Livre Numéro 42: Gilgamesh, une version anglaise de Derrek Hines

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
encore une fois, mais moderne,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Gilgamesh, une fois de plus. Mais un Gilgamesh très différent. La version que je vous ai envoyée il y a deux semaines prenait des libertés, mais c’était afin de mieux servir le classique original sumérien. On a l’impression que Stephen Mitchell avait pris les tablettes d’argile brisées, réajusté les morceaux et habilement rempli les fissures qui en rendaient la lecture difficile. Celui qui nous guidait dans ce parcours haletant à travers cinq mille ans vers les berges de l’Euphrate restait discret et anonyme. Nous n’avions aucun sentiment quant à Mitchell lui-même; en fait, il ne nous venait même pas à l’esprit de nous renseigner à son sujet.

Le Gilgamesh interprété par le poète canadien Derrek Hines nous fait voyager dans le temps en sens contraire. C’est la Mésopotamie qui est extirpée et traînée jusqu’au jour d’aujourd’hui, débarrassée de sa poussière archéologique. Tout dans cette version est une question de liberté et les tablettes d’argile en ont été repoussées. Prenez les premiers vers. Chez Mitchell, c’était:

Dépassant tous les rois, en puissance et en taille
supérieure à tous les autres, terrible, superbe
homme tel un taureau sauvage, leader invaincu,
héros sur les champs de bataille, aimé de ses soldats—
appelé forteresse, protecteur du peuple,
marée déchaînée balayant toutes les défenses
aux deux tiers divin, au tiers humain…

Alors que chez Hines:

Voici Gilgamesh, le roi d’Uruk:
deux tiers divin, un fils à maman,
un égo de zeppelin, la bite en marteau-pilon,
et solide comme le chrome, d’une arrogance de gibet.

Vous voyez ce que je veux dire? On n’a pas intérêt à lire les deux versions dans le désordre. Chez Mitchell, on sent la perspective, l’étendue, le côté intemporel d’une épopée antique. Chez Hines, on peut se demander où est rendue l’épopée. Où vont toutes ces dérives? Eh bien, c’est justement cela, son affaire: les dérives en sont l’essentiel. Vous vous souvenez de la colère d’Ishtar quand Gilgamesh la rejette, qu’elle va trouver son père, le dieu Anu, afin d’emprunter le Taureau du Ciel pour le lancer contre  Uruk? Voici ce que Hines fait de ce passage; c’est Ishtar qui parle:

‘Je vais avoir le Taureau du Ciel sinon je vais fendre l’Enfer,
et libérer les non-morts pour qu’ils coulent le givre dans les vivants.’

Et puis soudain, comme on change de registre au théâtre,
une moue: ‘Mon cher Anu,
tu sais comme je suis insultée;
je veux, je veux le Taureau du Ciel
pour venger mon honneur.’

Elle lève son pied parfait pour trépigner
et les dalles du Ciel s’entrechoquent
comme un cube de Rubik pour accueillir ce pied.’

C’est Gilgamesh qui rencontre Naomi Campbell. En plus du cube de Rubik, il y a un grand nombre de références qui ne sont en rien mésopotamiennes: explosions atomiques, Bruegel, immeubles de New York, scanographies, horizons des événements, trains express, Marlene Dietrich, masques à oxygène, paparazzi, comptes bancaires suisses, rayons-X, le Magicien d’Oz, et quoi encore. Cette allégresse dans l’anachronisme témoigne bien de l’approche tout à fait distincte empruntée par Hines.

Toute chose est perçue et comprise par un esprit, celui dont nous disposons. Ce qui est hors du temps, ce qui est transcendant, l’égo évanescent—tout cela est bien vrai, mais ce n’est pas ce que nous vivons comme expérience. Gilgamesh ne les ressentait pas, pas plus que nous. Nous ne sommes pas tous un. Nous ne sommes qu’un, chacun pour soi. Vous, moi, lui, elle, multiplié par six milliards. Chacun de nous dispose d’une étincelle de mortalité. Ce n’est que lorsque toutes ces étincelles sont rassemblées qu’on semble saisir le faisceau de lumière qui traverse le temps. La version de Gilgamesh composée par Mitchell joue avec cette luminosité. Il renouvelle l’épopée, mais cela fonctionne parce que nous savons qu’elle est ancienne. Hines ne veut rien savoir de cet héritage historique. Lui, il est un moderne; son étincelle ici et maintenant va renouveler brillamment cet éclairage qui date de cinquante siècles. Chez Hines, vous trouvez la singularité du poète vivant qui s’exprime de son plein droit, attirant l’attention sur lui-même, disant: “C’est moi, c’est notre langage, c’est notre condition: ça vous dit quoi?”

Moi, ça me dit que c’est très bien. C’est certainement plus difficile à lire que la version de Michell. Il arrive que la concision poétique exige qu’on travaille à la déballer. Et puis dans la strophe suivante, une image étonnante brille de sens. C’est la raison pour laquelle je vous recommande de lire la version de Hines plus d’une fois. Elle ne fait que soixante pages, et le texte est largement espacé, en plus. Plus vous vous familiariserez avec le texte, plus le sens en sera évident, et vous aurez bientôt aménagé toute une pièce splendidement meublée dans votre esprit. C’est un texte riche, stimulant, avec quelques vers qui sont d’une incroyable force. Voyez ce passage, partie de la complainte de  Gilgamesh à la mort d’Enkidu:

Il s’éloigne peu à peu, le mort complaisant,
brisant la convergence commune
des points de fuite
et nous luttons pour dessiner à nouveau l’image.

Un dernier exemple. Gilgamesh, dans un moment d’inattention, perd l’herbe de la vie éternelle. Il revient vers Uruk pour y mourir. Et voici ce qu’il dit:

Nous sommes faits, nous sommes brisés par miracle
nous regardons mais nous ne savons pas voir—comme
si nous avions cédé notre instinct à notre pensée
nous rendant aveugles à la réalité du monde,
porte du coeur vers l’éternité.

Voilà bien une vérité très ancienne et, ici, entièrement moderne.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…