Livre Numéro 41: Gilgamesh, une version anglaise de Stephen Mitchell

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
la plus ancienne histoire au monde, pour célébrer votre deuxième minorité,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Félicitations pour votre victoire électorale. Vous devez être satisfait de votre minorité accrue. Le fait que votre mandat de premier ministre se poursuive signifie, entre autres choses, que notre club du livre a survécu. Nous pouvons maintenant continuer calmement à discuter des livres. Puisque nous avons plus de temps, pourquoi ne pas revenir dans le temps. Pourquoi ne pas retourner là où les débats sur les livres ont probablement commencé, sur les rives de l’Euphrate. Ce qui est perçu comme la version standard de l’épopée de Gilgamesh a été mise par écrit en cunéiforme entre les années 1300 et 100 av. J.-C. sur douze tablettes d’argile, en Babylonien, un dialecte de la langue akkadienne. Mais il y a des fragments écrits en sumérien au sujet du triste roi d’Uruk qui datent d’environ 2000 ans av. J.-C. Quant au Gilgamesh historique, eh bien il est mort vers 2750 av. J.-C., soit il y a cinq mille ans, à deux siècles près.

Gilgamesh date donc d’avant Homère et d’avant la Bible. C’est le terreau d’où sont venus ces textes plus tardifs, ce qui explique pourquoi quelques éléments de l’épopée vous paraîtront familiers. Avant le Déluge, il y eut le Grand Déluge dans Gilgamesh. Avant l’Arche de Noé, il y eut le bateau qu’Utnapishtim construisit, rempli d’animaux. Dans Gilgamesh, il y a une odyssée avant L’Odyssée et il y a quelqu’un qui conquit l’immortalité avant que Jésus de Nazareth ne le fit. Le thème d’une épouvantable inondation se retrouve aussi dans l’histoire hindoue de Matsya le poisson, premier avatar de Vishnu, et le thème de la peur vous rappellera peut-être la Bhagavad-Gita, que je vous ai envoyée il y a près d’un an et demi. Vous vous souvenez de la peur de Arjuna avant la bataille? Elle ressemble à la peur de Gilgamesh face à la mort. L’aspect inexorable du sort pourrait évoquer en vous la pensée grecque classique, tout comme l’irascibilité des dieux sumériens s’apparente à celle des dieux grecs. Gilgamesh est la mère de toutes les histoires. En tant qu’animaux littéraires, nous commençons tous par Gilgamesh.

Vous pourriez en conclure que lire cette épopée sera comme de contempler une vitrine pleine de petites roches sculptées dans un musée d’archéologie. Ce n’est pas ça du tout, je vous le promets, surtout pas dans la version de Gilgamesh que je vous envoie, réalisée par le traducteur américain Stephen Mitchell. Il s’est débarrassé de lourdeurs académiques et d’une pénible fidélité aux divers fragments (quoique si vous y tenez, il y a une bonne introduction et de nombreuses notes). Mitchell a voulu être fidèle à l’esprit de l’original, se préoccupant davantage des besoins du lecteur en anglais que de la sensibilité des archéologues.

Le résultat est formidable. La prose est simple, vigoureuse et majestueuse, l’action est palpitante. Je vous encourage à lire cette épopée à voix haute. Vous verrez que c’est agréable. Ce n’est pas un style qui rebute à l’oral et il n’y a pas d’embûches pour l’esprit. Comme pour un tambour qu’on bat, la cadence des mots et la répétition de certains passages vous séduiront complètement.

L’esprit peut être immortel, survivant pour toujours grâce aux idées. Une idée peut sauter d’un esprit à un autre, traversant des générations, se maintenant toujours un pas devant la mort. L’esprit de Platon, par exemple, est encore en nous, même s’il est mort il y a longtemps. Mais le coeur? Le coeur est inexorablement mortel. Tous les coeurs meurent. Du coeur de Platon, de sa part d’expériences vécues, nous ne savons rien. Gilgamesh est l’histoire du coeur d’un homme et de sa brutale cassure face à la mort. La puissance émotive immédiate est palpable. Gilgamesh, le roi d’Uruk, la ville aux grandes murailles, ne vous paraîtra pas étranger parce que cette voix lésée qui plaide directement dans votre oreille ne date pas d’il y a quatre mille ans—c’est la pulsion de votre propre coeur périssable. Notre seul espoir est de vivre de façon aussi authentique que Gilgamesh et de trouver un ami aussi aimant et loyal qu’Enkidu.

Il y a quelques superbes passages. Cherchez: “Une rafale de vent passa,” et “Une fine pluie tomba sur les montagnes.” Ces mots brillent dans leur contexte. Et puis il y a un serpent qui joue un mauvais tour à Gilgamesh. Cela aussi vous reviendra, par le chemin de la Bible. Pourtant, ce serpent n’offre rien, il saisit. Mais le résultat est le même: le malheureux Gilgamesh doit accepter son sort de mortel.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…