Livre Numéro 40: L’orange mécanique, de Anthony Burgess
Le 13 octobre, 2008
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
“Bon, alors ce sera quoi, hein?”
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Je vous présente Alex. Il est le cauchemar à la fois des citoyens et des gouvernements, ceux-là parce qu’ils ont peur de lui et ces derniers parce qu’ils ne savent quoi faire de lui. Alex, voyez-vous, est “a-lex”, un “a” privatif et puis le mot “loi” en latin; il est en dehors de la loi. Ses amis et lui agressent les gens, ils cambriolent les magasins et ils envahissent les résidences, exerçant envers tous et chacun une terrible violence et s’adonnant régulièrement à des viols collectifs. Et quand on pense qu’il n’a que quinze ans. Quand on l’arrête, il pourrit dans un établissement pour jeunes contrevenants pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’on le libère—et alors, qu’est-ce qui arrive? Eh bien, pourquoi s’arrêter quand on s’amuse autant? Il revient à son plaisir de “l’ultra-violence”. Bienvenue dans l’univers de L’orange mécanique, un court et brillant roman de l’auteur anglais Anthony Burgess (1917-1993), publié en 1962.
“Bon, alors ça sera quoi, hein?” Cette question plutôt menaçante est posée au début de chacune des trois sections du roman. Elle est posée non seulement à l’un ou l’autre des personnages de l’histoire; elle nous est posée à nous. Qu’est-ce que ce sera donc pour Alex, hein? Que devons-nous faire de lui? L’orange mécanique, malgré la grande violence qui y apparaît, de fait à cause de cette violence même, est un ouvrage qui se soucie de la morale.
Quand Alex est attrapé après sa dernière crise de destruction sauvage, les autorités essaient une nouvelle méthode. Elles essaient le conditionnement psychologique. Si on peut conditionner un chien pour qu’il salive en entendant le tintement d’une cloche, pourquoi ne serait-il pas possible de conditionner un adolescent à rejeter la violence? Alex est soumis à la méthode Ludovico, dans laquelle on lui donne des injections qui le rendent horriblement nauséeux au moment où on lui montre des films extrêmement violents. Il apprend ainsi, littéralement, à tomber malade devant la violence. Malheureusement, à cause de la trame sonore de certaines bobines des films qu’on le force à regarder, Alex subit accidentellement un conditionnement de dégoût en écoutant la musique classique. Cela peine énormément notre Alex, parce que malgré ses tendances brutales, il est un amoureux de la musique (cela semble historiquement familier, n’est-ce pas?).
Ce n’est qu’un détail, pense le Ministre de l’Intérieur. Notre problème principal est résolu. Maintenant, quand notre garçon voit de la violence, quand la simple pensée de la violence l’effleure, il tombe désespérément malade, il saisit son estomac et il a des haut-le-coeur. S’il s’affaisse aussi quand il entend du Beethoven, tant pis. Ce n’est qu’un peu de dommage collatéral.
Mais si le bien est privilégié non par un choix libre mais comme un mécanisme d’auto-défense contre la nausée, est-ce que c’est un bien moralement valide? “Est-ce que l’homme qui choisit le mal peut être en quelque façon meilleur que celui auquel le bien est imposé?” demande le chapelain de la prison à un certain moment. La réponse de Burgess est sans équivoque: il choisit l’option libre du bien. Et la raison pour laquelle cette réponse est la bonne se trouve dans les mots-clé du roman, prononcés par Alex, comme par hasard, au milieu d’une longue phrase:
Je me questionnais encore au sujet de toute cette affaire et je me demandais si je ne devais pas refuser d’être attaché à cette chaise le lendemain et commencer une vraie scène de dratse contre eux tous, car enfin j’avais des droits, quand un autre chelloveck est venu me voir.
J’avais des droits. En effet, Alex a des droits; nous en avons tous. Ignorer ces droits, et l’essentiel est perdu: “Quand un homme ne peut plus choisir, il cesse d’être un homme.”
Un groupe d’intellectuels opposés au gouvernement décide d’utiliser Alex. Ils l’enferment dans une pièce et dans une pièce à côté ils diffusent de la musique classique à très fort volume. Alex utilise la seule sortie qu’on lui a laissée, une fenêtre ouverte. La pièce est dans un immeuble de plusieurs étages. Alex saute vers le trottoir—et directement dans le coeur de citoyens indignés du lavage de cerveau auquel il a été soumis. On s’approche alors d’une élection et le Gouvernement est inquiet quant à ses propres chances. À l’hôpital où il se remet de ses graves blessures, le traitement auquel est soumis Alex est rapidement inversé; il en est très heureux. Dans la dernière scène de l’avant-dernier chapitre du roman, on le retrouve, étendu, écoutant avec un plaisir renouvelé la Neuvième de Beethoven. “J’ai bien été guéri,” dit-il.
Cette phrase, si c’était la dernière du livre, serait férocement ironique. C’est bien que les oreilles du jeune homme aient été restaurées, mais il en va de même de sa boussole morale. Elle peut l’amener à nouveau, par sa fragile et tremblante aiguille, aussi librement vers le bien que vers le mal. Serai-ce à dire que nous, les citoyens, nous devons à nouveau trembler? Ne pas s’en faire, dit Burgess dans le dernier chapitre du roman, le chapitre 21. Le calvaire d’Alex a grugé plus de deux années de sa vie. Il a maintenant 18 ans et il a plus de maturité. Les joies du viol et du pillage ont perdu de leur intérêt. Alex a plutôt envie de se trouver une gentille petite amie, de s’installer et de fonder une famille. Le roman se termine avec un Alex plus doux, plus serein qui se languit d’une compagne.
J’appellerais cela une conclusion faible. Burgess témoigne avec succès en faveur de l’impératif de la liberté au niveau de l’individu lorsqu’il effectue un choix moral. Mais que pouvons-nous faire au niveau de la société? De quels choix dispose la société face à des citoyens qui sont “a-lex”? Chacun d’entre nous doit disposer de la liberté pour être pleinement soi-même, certes, mais comment la société doit-elle établir l’équilibre entre la liberté de l’individu et la sécurité du groupe? Burgess évite cette question difficile en faisant qu’Alex découvre soudainement les joies paisibles de la vie de famille. À un problème social, Burgess ne donne qu’une solution individuelle imprévisible. Et si Alex avait décidé de reprendre sa vie de violence?
L’édition américaine de L’orange mécanique a d’abord été publiée sans le dernier chapitre. Cette amputation éditoriale, à laquelle Burgess s’objectait, fait fi de la construction du roman. Néanmoins, l’affirmation incertaine d’Alex qu’il est guéri, à la fin du chapitre 20, est, d’après moi, une fin plus fidèle aux éléments qui précédaient. C’est cette version tronquée que Stanley Kubrick a utilisée pour réaliser son fameux film. Lui aussi préférait évidemment une conclusion qui ne donnait pas aussi facilement dans l’optimisme.
Ce que j’ai dit jusqu’ici pourra vous faire croire que L’orange mécanique est une œuvre mollement pieuse qu’on peut ramener à quelques platitudes morales. Ce n’est pas le cas. De la même façon qu’on ne peut réduire une partie de hockey à son score final, on ne peut réduire une œuvre d’art à son résumé. Ce qui rend L’orange mécanique incompressible, c’est sa langue. Alex et ses amis parlent un langage tout à fait particulier. En voici un exemple, choisi au hasard:
Je n’ai pas tout à fait kopaté à quoi il voulait en venir en govoritant au sujet des calculs, car se sentir mieux après s’être senti bolnoï, c’est de tes propres affaires et n’a rien à voir avec les calculs, Il s’assit, tout beau et droug, sur le bord du lit…
Un mélange de langue populaire anglaise et de mots dérivés du russe, prononcés en cadences qui semblent parfois bibliques, parfois élizabéthaines, c’est cette langue, Nadsat, qui fait de L’orange mécanique un ouvrage qui aura toujours sa place en litérature. C’est le jus dans l’orange. Le contexte rend clairs la plupart des mots de Nadsat, et la confusion occasionnelle n’est pas déplaisante, mais je joins un lexique Nadsat pour votre commodité de lecture (App-Cra, Cre-Gra, Gra-Lom, Lov-Ooz, Ora-Raz, Roo-Snu, Sob-Yec, Zam-Zvo).
Les Canadiens et les Canadiennes vont voter demain. C’est pour une bonne raison que Je vous offre L’orange mécanique la veille. Il y a un élément dans le roman qui est à la fois inquiétant et familier. Le gouvernement là où vit Alex est démocratiquement élu, et pourtant il a recours à des politiques qui sapent les fondations de la démocratie. On a vu ce genre de politiques depuis huit ans aux États-Unis, un pays poussé à la banqueroute morale par son président actuel. Vous prétendez avoir une réponse quant à ce qu’il faut faire d’Alex. Les experts ne partagent pas votre avis, et les cours et la population, sûrement celle du Québec, aussi résistent, mais vous pensez vous y connaître mieux que tout le monde.
Êtes-vous bien sûr, M. Harper, que vous ne nous reserver pas de nouvelles méthodes Ludovico?
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.S.: Avez-vous vu l’adaptation de Kubrick, un classique? C’est l’un de ces rares cas où le film est aussi bon que le livre. Je vais tenter de trouver une copie DVD. Quand je l’aurai, je vous l’enverrai.
P.J.: un livre de poche dédicacé et un lexique Nadsat
Réponse:
à venir…
