Livre Numéro 39: Mister Pip, de Lloyd Jones
Le 29 septembre, 2008
Premier ministre du Canada,
Les mots vous emportent.
Meilleurs voeux,
Lloyd Jones
21 septembre
Brisbane, Australie
Acheminé par
un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Les campagnes électorales doivent être épuisantes, surtout pour le chef d’un parti. Vous travaillez et vous voyagez constamment, vous parlez avec des gens matin, midi et soir, vous devez toujours être sur vos gardes, et tout cela est très personnel. J’imagine que le pire, dans tout ça, c’est l’absence totale d’intimité. Tout moment où vous voudriez être seul doit être sacrifié aux impératifs de la vie publique.
Une excellente manière de se retrouver seul, c’est de lire un livre. Je crois que la lecture est une expérience aussi satisfaisante parce qu’elle offre à la fois un dialogue entre son esprit et une source de mots venue de l’extérieur, et en même temps, il s’agit d’une expérience totalement privée. Quand on lit, on n’a pas à être sur ses gardes. On peut être tout à fait soi-même. Même mieux, on est entièrement libre. On peut lire vite ou lentement, on peut relire un passage ou passer par dessus, on peut même refermer le livre et en prendre un autre—c’est son propre choix. Et cette liberté va même plus loin: ce qu’on ressent en lisant est aussi totalement propre à chacun. On peut être absorbé par ce qu’on lit, ou bien on peut se laisser distraire. On peut être un lecteur réceptif, ou bien un lecteur qui rouspète. Je le répète, la liberté est absolue. À quel autre moment a-t-on ce sentiment? N’est-ce pas un fait que dans la plupart des autres activités, personnelles ou sociales, nous sommes encadrés par des règles et des conventions, par les intrusions et par les attentes des autres?
La lecture est l’une des meilleures façons d’arriver à cet état essentiel pour la personne qui pense, cet état dont je vous ai parlé dès le début de nos échanges, la quiétude. Tout le vacarme et la confusion du monde extérieur disparaissent, sont bloqués quand on lit, et on devient paisible. En d’autres mots, on entre en dialogue avec soi-même, on se pose des questions, on trouve des réponses, on juge et apprécie les faits et les émotions. Voilà pourquoi la lecture est une source de tant de force, c’est parce qu’en nous libérant elle nous permet de revenir à l’essentiel, elle permet aux yeux de l’esprit de se voir dans le miroir et de faire l’état des lieux.
Quel meilleur livre pour en témoigner que Mister Pip, de l’auteur Néo-zélandais Lloyd Jones. Votre esprit va voyager au loin, grâce à ce roman. Premièrement, l’histoire se passe sur une île du Pacifique, Bougainville, une partie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Mais elle se déroule aussi, d’une certaine manière, dans l’Angleterre victorienne. Il y a comme un appel au calme dans cela, vous ne trouvez pas? Qui n’a pas rêvé de passer un certain temps dans une île du Pacifique, entouré de mer bleue et de végétation tropicale? Et qui n’aime pas visiter l’Europe?
Mister Pip est un roman sur un roman. Le nom de Pip vous est peut-être familier. C’est le nom du personnage principal du roman de Charles Dickens Great Expectations—Les grandes espérances. Il ne s’agit pas là d’une coïncidence. Les grandes espérances est pour ainsi dire un personnage dans le roman de Lloyd Jones. C’est en tout cas le catalyseur de l’essentiel de son action.
Sur l’île de Bougainville, un homme blanc, M. Watts, vit dans un village habité par des noirs qui l’acceptent parce qu’il est marié avec l’une des leurs, Grace, qui est devenue folle mais dont M. Watts s’occupe avec amour. Une rébellion mène à la fermeture de la mine locale et provoque l’évacuation de tous les blancs qui y travaillent. M. Watts, lui, reste. Lui et les villageois sont coupés du reste du monde par un blocus. M. Watts accepte de devenir le maître d’école. Mais il ne sait pas grand-chose. La chimie, c’est un mot pour lui, et l’Histoire n’est guère qu’une liste de noms fameux. Mais il y a une chose qu’il connait et qu’il aime, cependant, et c’est le grand roman de Charles Dickens. Il le lit aux enfants. Ils sont enchantés. Ils adorent Pip. Mais leurs parents, et plus encore les troupes gouvernementales qui débarquent régulièrement au village pour terroriser les habitants, sont méfiants de ce Monsieur Pip. Où se cache-t-il? Ils insistent: il faut qu’il se montre, sinon…
Le roman de Lloyd Jones traite du fait que la littérature peut créer un nouvel univers. Il dit que le monde peut être lu comme un roman, et un roman comme le monde. Si cela semble mièvre, je vous avertis qu’il y a de la méchanceté et de la violence dans Mister Pip, et pas un peu.
Est-ce que la violence diminue l’impact de l’élément fabuleux? Est-ce que la “réalité” surgit et fait disparaître la “fiction”. Pas du tout. Vous verrez. L’argument du roman est que l’imagination, qu’elle soit religieuse ou artistique, est ce qui rend le monde supportable.
Je vous envoie aussi Les grandes espérances. Ce n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour comprendre Mister Pip, mais c’est un chef-d’oeuvre tellement agréable que j’ai pensé le joindre à mon envoi pour y ajouter un agrément de plus.
En outre, j’ai eu le plaisir de rencontrer Lloyd Jones la semaine dernière au Festival littéraire de Brisbane. Il a eu la gentilles d’accepter de vous dédicacer cet exemplaire de son roman.
Je souhaite que vous tiriez plaisir de Mister Pip et de Les grandes espérances. Mieux encore, j’espère que vous en tirerez de la quiétude.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: deux livres dédicacés.
Réponse:
à venir…

