Livre Numéro 38: Anthem (Hymne), de Ayn Rand
Le 15 septembre, 2008
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
Ayn Rand voulait que nous soyons égoïstes,
mais la démocratie nous demande d’être généreux.
D’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Vous avez décidé qu’il y aurait des élections. Ça me semble donc une bonne idée de vous faire parvenir Ayn (pensez au mot allemand pour le numéro un) Rand, dont les livres sont éminemment politiques. C’est très facile de ne pas aimer Ayn Rand, non seulement l’écrivaine, mais même la personne qui écrit. Un bon nombre de lecteurs et d’intellectuels la détestent en effet, intensément. Pourtant, plus d’un quart de siècle après sa mort (elle a vécu de 1905 à 1982), Ayn Rand continue d’avoir des fidèles obstinés qui lui vouent un culte, pour ainsi dire, et ses livres continuent de se vendre en grands nombres. De toute évidence, il y a quelque chose d’attirant et de repoussant dans son écriture. Son court roman Anthem (Hymne), qui ne fait que 123 pages, est une oeuvre qu’il est approprié de discuter dans un contexte électoral. Vous allez voir dans les paragraphes qui suivent que je compte parmi ceux qui n’aiment pas Ayn Rand.
Hymne a d’abord été publié en 1938; c’est une contre-utopie au coeur utopique, un portrait du futur ou plus rien ne va bien mais où on montre au lecteur comment on peut arranger les choses. Le roman commence bien. Le langage est simple, le style est d’une élégance discrète, le rythme est engageant. Toute l’histoire est racontée du point de vue du personnage principal dont le nom est Égalité 7-2521. (Ayn Rand donne à ses personnages des noms qui indiquent clairement les notions, les idéaux qu’elle a l’intention de discréditer.) Égalité 7-2521 ne vit pas à une belle époque. Il ne jouit pas de véritables libertés. Il n’a pas choisi de vivre là où il vit, ni de faire ce qu’il fait pour vivre. Il n’a pas de famille, ni de véritables amis. En cela, il est semblable à tous les hommes qu’il connait, enfermé dans une vie de conformité absolue qui est socialement utile mais réductrice. Le lecteur accepte ces prémisses sans hésiter grâce à une habile astuce linguistique de la part de Ayn Rand: l’absence totale de pronoms de la première personne du singulier. Égalité 7-2521 ne parle pas en tant que “je” et de ce qu’il possède il ne dit jamais “mien” ou “à moi”. Des concepts aussi individualistes sont bannis de sa société et il est un “nous” comme tout le monde, et tous sont au service de la collectivité. Comme le dit Égalité 7-2521:
Nous cherchons à être comme tous nos frères humains, car tous les humains doivent être semblables. Au fronton du Palais du Conseil Mondial, il y a des mots taillés dans le marbre, que nous nous répétons à nous-mêmes quand le péché nous tente:
“Nous sommes un en tous et tous en un.
Il n’y a pas d’hommes mais plutôt seulement un grand NOUS,
Un, indivisible et pour toujours.”
Union 5-3992 et International 4-8818, deux balayeurs de rues confrères, réussissent à supporter une pareille conformité, mais:
Il existe Fraternité 2-5503, un gentil garçon aux yeux sages et doux, qui pleure soudainement, sans raison, au milieu du jour ou de la nuit, et leur corps frémit de sanglots inexplicables. Il existe Solidarité 9-6347, qui sont un jeune brillant, qui n’ont peur de rien pendant la journée, mais ils crient dans leur sommeil, et ils crient: “À l’aide! À l’aide! À l’aide” dans la nuit, avec une voix qui glace les os…
Quant à Fraternité 9-3452, Démocratie 4-6998, Unanimité 7-3304, International 1-5537, Solidarité 8-1164, Alliance 6-7349, Similarité 5-0306, et surtout Collectif 0-0009 (ils sont un vilain personnage), ils sont les premiers défenseurs du système répressif, et ils vont entrer en conflit avec Égalité 7-2521, qui subit une pulsion irrésistible vers une pensée autonome et la poursuite de ses idées, qu’importe où elles le mèneront.
Il y a des femmes. Elles vivent séparées. Une seule fois par année, pour une seule nuit pendant le “Temps de l’Accouplement”, les hommes et les femmes se réunissent, en couples désignés par le “Conseil eugénique”. Ce n’est pas à cette occasion, mais plus tôt, aux limites de la Ville un jour de travail, qu’Égalité 7-2521 a rencontré Liberté 5-3000. Il devient amoureux d’elle, commettant ainsi la “grande Transgression de la Préférence”. Il l’appelle—ils les appellent—”La Dorée”.
Cet amour qu’il ressent, lié à sa pensée indépendante, force éventuellement Égalité 7-2521 à fuir la Ville vers la Forêt Inexplorée. La Dorée l’y rejoint. Loin de mourir dans la forêt comme il l’avait prévu, ils éprouvent une quiétude pastorale après leur oppressante vie urbaine. Mieux encore, ils tombent sur une maison abandonnée dans des montagnes au-delà de la forêt et ils trouvent le bonheur. Ils le trouvent grâce à des livres abandonnés dans la maison, vestiges des temps anciens d’avant la “Grande Renaissance”. Égalité 7-2521 commence à lire et prend connaissance d’un mot, d’un concept, d’une philosophie qui exprime tous les désirs intellectuels confus mais ardents qu’il avait connus, le mot “je”.
C’est avec cette découverte—elle arrive à la page 108 dans l’édition que je vous envoie, quinze pages avant la fin du livre, au tout début du chapitre 11, celui qui commence par les mots “Je suis. Je pense. Je veux.”—c’est alors que Hymne se gâte sérieusement. Le point essentiel de la fiction de Ayn Rand, comme vous l’aurez sûrement noté, c’est une critique du collectivisme, le plus affreusement représenté par les horreurs du communisme sous Staline en Russie, le pays où Rand est née (elle est devenue citoyenne américaine en 1931). Et là le lecteur, en tout cas le lecteur que je suis, l’accompagne. Les dictatures sanguinaires sont répugnantes aux yeux de tout être humain sain d’esprit. Mais Ayn Rand commet deux erreurs dans son allégorie de la vie en Union Soviétique. Premièrement, elle ne voit que le pire du collectivisme, le rejetant en bloc, le bon avec le mauvais. Pour elle, le Goulag et la médecine socialisée, par exemple, sont des aspects d’un seul et même mal. Deuxièmement, après avoir rejeté Staline et son système condamnable, elle poursuit sa course jusqu’à un autre extrême libertaire absurde. Rand postulait que l’humanité serait plus heureuse si nous vivions tous comme des individus en autarcie, n’étant redevables à personne, sans liens, sans entraves, libres, libres, libres. La vertu de l’égoïsme, c’est de cela que parle Ayn Rand. C’est même le titre de l’un de ses livres. On ne s’étonne donc pas que Rand attire surtout deux groupes fort distincts de lecteurs: les adolescents qui sont en plein développement de leur individualité, et les capitalistes américains de droite portés à faire et à conserver trop d’argent.
Revenons-en au roman. Égalité 7-2521, à la page 108, s’est libéré grâce au mot “je”. Et suit une orgie de “je-isme”, de moi, moi, moi, mien, mien, mien:
Mes mains… Mon esprit… Mon ciel… Ma forêt… Cette terre qui m’appartient…
On sent qu’il y a un problème quand quelqu’un revendique la propriété du ciel. Autant Égalité 7-2521 était séduisant quand il était opprimé, autant une fois libre il devient agaçant, prétentieux, repoussant. Alors que son étrange discours dans la Ville—nous ceci, nous cela—paraissait noble et incantatoire, à l’inverse son discours libre dans les montagnes est terne et pompeux. Le héros combattant que nous voulions acclamer est devenu un autre mâle satisfait de lui-même et dominateur qui pense tout savoir. Nous sommes sympathiques à sa cause, mais maintenant nous frémissons devant ses solutions:
Je voulais connaître le sens des choses. Je suis le sens… Quelle que soit la route que j’emprunte, l’étoile qui me guide est en moi; l’étoile et l’aimant qui pointent vers le chemin. Ils ne pointent que dans une direction. Ils pointent vers moi… Je ne dois rien à mes frères, je ne suis pas leur créancier. Je ne demande à personne de vivre pour moi et je ne vis pas non plus pour les autres. … Et je vois maintenant le visage de dieu, et j’élève ce dieu au-dessus de la terre, ce dieu que les hommes cherchent depuis qu’ils existent, ce dieu qui leur accordera joie, paix et fierté.
Ce dieu, ce mot unique:
“Je.”
Vous êtes un homme religieux, M. Harper. Vous savez que l’essence de chaque religion, de chaque dieu, est précisément le contraire de ce sur quoi Ayn Rand pérore: Dieu est une affaire d’abandon du soi, et non de son exultation. Mais c’est un point marginal, mineur. Le principal problème de cet excès libertaire de Rand, son culte hyper-nietzschéen de l’individu héroïque debout au faîte d’une montagne, c’est que non seulement il rend la société impraticable, mais aussi les simples relations entre les individus. Un exemple saute aux yeux dans le roman même de Rand. Égalité 7-2521, maintenant ivre de son unicité, est las de son propre nom. Il dit à la Dorée:
J’ai lu des livres au sujet d’un homme qui vécut il y a des milliers d’années, et de tous les noms dans ces oeuvres, c’est le sien que je veux porter. Il déroba la lumière des dieux et il la transmit aux hommes, et il apprit aux hommes à être des dieux. Et il souffrit à cause de ses gestes comme doivent souffrir tous ceux qui portent la lumière. Son nom était Prométhée.
Prométhée, le type sympa qu’on connaissait auparavant sous le nom de Égalité 7-2521, poursuit:
Et j’ai lu aussi au sujet d’une déesse qui était la mère de la terre et de tous les dieux. Son nom était Gaïa. Que ce soit ton nom, la Dorée, puisque tu seras la mère d’une nouvelle sorte de dieux.
Et si la Dorée avait plutôt aimé s’appeler Lynette ou Bobbie-Jean? Qui est ce Prométhée pour lui dire quel doit être son nom? Et puis si elle n’avait pas envie d’être la mère d’un troupeau d’enfants criards? Et si un enfant était assez, et que ce soit une fille si possible, ça suffira, merci?
Mais autant Liberté 5-3000 semblait têtue dans la Ville, autant elle devient passive et soumise en tant que Gaïa, obéissant aux ordres, car rien ni personne ne doit faire obstacle au Surhomme romantique de Ayn Rand, surtout pas sa femme.
Et que compte faire Prométhée de sa liberté toute neuve? Il va envahir la Ville pour y chercher “des amis bien choisis” et conquérir le monde!
Ici, sur cette montagne, moi, mes fils, et mes amis bien choisis allons construire notre terre et notre fort. …et le jour viendra où je briserai toutes les chaînes de la terre, et raserai les villes des esclaves, et ma maison deviendra la capitale d’un monde où chaque homme sera libre de vivre pour lui-même.
Eh bien, qu’est-ce qu’il veut? Veut-il être libre et sans entrave ou bien créer une capitale effervescente?
La roman se termine sur un triomphalisme tonitruant, comme suit:
Et ici, au-dessus du portail de mon fort, je vais tailler dans la pierre le mot qui sera mon phare et mon oriflamme. … Le mot qui ne peut jamais mourir sur cette terre, car il en est le coeur et le sens et la gloire.
Le mot sacré:
EGO
Voilà tout à fait le genre de voisin que nous souhaitons avoir, le mufle bruyant et dominateur à la pauvre épouse effacée, qui a fait sculpter le mot EGO au-dessus de sa porte.
Voilà le paradoxe et l’échec de la vision d’Ayn Rand. Sa réponse aux excès du collectivisme est un égoïsme excessif et simpliste. Le défi le plus réaliste dans la vie est celui d’être soi-même parmi les autres, de combler ses besoins à soi tout en tenant compte des demandes de sa propre communauté. Ce n’est pas facile. La vie, et non seulement la politique, est l’art du compromis.
Ces tiraillements entre les besoins de l’individu et ceux de la collectivité sont au coeur d’une élection. Si chaque électeur vote strictement selon son intérêt personnel, alors la collectivité, la nation, sera déchirée par les dissensions et les divisions et pourrait éclater. Mais si le Nous collectif est suralimenté, alors les éléments qui le composent sont affamés. Chaque homme ou femme politique, et vous au premier chef, M. Harper, doit établir un équilibre entre l’intérêt personnel et ce qui est bon pour la nation. Si vous divisez trop pour conquérir, si vous cédez trop peu, alors le pays en souffrira, tout comme votre place dans l’histoire. Autant les électeurs que les politiciens ont besoin d’un homme d’État éclairé. Mais cela est une affaire risquée, n’est-ce-pas, d’offrir un meilleur avenir à des électeurs préoccupés par le moment présent? Le meilleur est exigé de nous tous. Je ne peux qu’espérer que nous l’atteindrons.
Comme nous avons une élection en cours, permettez-moi de vous faire un appel personnel. Ne craignez rien, ça ne coûtera rien. Je ne vais pas récriminer en ce qui touche le financement des arts et le rôle central que joue l’art dans nos vies ou même, de façon encore plus intéressée, au sujet de la rentabilité des industries culturelles au Canada (quelle était la somme mentionnée récemment, 47 milliards de dollars en 2007 seulement, plus que les profits des industries minières? Et ce n’est pas que je trouve valide cet argument. Ce qui est essentiel est naturellement existentiellement profitable. L’individu privé d’art est pauvre, quelle que soit la fortune dont il ou elle dispose.) Non, je veux simplement vous donner gratuitement un idée, la suivante:
Et si on mettait en place une liste de lectures pour les Premiers ministres potentiels du Canada, pour s’assurer qu’ils ou elles aient une imagination assez profonde pour être au gouvernail du pays? Après tout, nous nous attendons à ce qu’un Premier ministre ait une assez bonne connaissance de l’histoire et de la géographie du Canada, qu’il sache des choses pertinentes en économie et en administration publique, en affaires courantes et en affaires étrangères; un ou une Premier ministre doit rendre compte de ses biens personnels, alors pourquoi ne pas aussi rendre compte des acquis qui forment son imagination?
Car c’est bien de cela qu’il s’est agi, n’est-ce pas, dans notre duo littéraire? Si vous n’avez lu, maintenant ou dans le passé, aucun des livres que je vous ai recommandés, ou des livres qui leur ressemblent, si vous n’avez pas lu La mort d’Ivan Illich ou un quelconque autre roman russe, si vous n’avez pas lu Mademoiselle Julie ou une autre pièce scandinave, si vous n’avez pas lu Bonjour Tristesse ou un autre roman français, si vous n’avez pas lu En attendant Godot ou La promenade au phare ou une autre pièce ou roman expérimental, si vous n’avez pas lu Artistes et modèles ou d’autres oeuvres érotiques, si vous n’avez pas lu les Pensées de Marc Aurèle ou Pouvoirs de l’imagination ou d’autres essais philosophiques, si vous n’avez pas lu Under Milk Wood ou une autre oeuvre de prose poétique, si vous n’avez pas lu Leurs yeux observaient Dieu ou bien Los Boys ou un autre roman américain, si vous n’avez pas lu Le violoncelliste de Sarajevo ou L’île veut dire Minago ou The Dragonfly of Chicoutimi ou une autre oeuvre canadienne—de quoi est donc fait votre esprit? Avec quels matériaux se sont construits vos rêves pour notre pays? Quelle est la couleur, quel est le tracé, quelle est la rime ou la raison de votre imagination? Ce n’est pas le genre de question qu’on est habituellement autorisé à poser, mais une fois que quelqu’un détient un pouvoir qui m’affecte, alors oui, j’ai le droit de m’enquérir de votre imagination, parce que vos rêves pourraient devenir mes cauchemars.
La Liste des Lectures du Premier Ministre pourrait être gérée par le Président de la Chambre des Communes, une personnalité impartiale, et il pourrait peut-être profiter des recommandations non seulement des membres du Parlement, mais aussi de tous les citoyens et citoyennes du pays. Ce serait une liste difficile à établir, c’est sûr. Comment présenter de façon concise tout ce que le mot a accompli ici et à l’étranger, en anglais et en français et en d’autres langues? La Liste des Lectures du Premier Ministre ne devrait pas être trop longue: nous ne voulons pas que vous passiez tout votre mandat assis à lire des romans. Et il faudrait régulièrement la mettre à jour, naturellement, selon les époques et les goûts. Comment mettre en application cette liste serait un autre défi. Est-ce que ce serait une liste de lecture annuelle, ou une liste établie au début d’un mandat? Et comment s’assurer que les livres soient bien lus par le PM plutôt que d’en assigner la lecture à un membre du personnel avec la mission d’en faire un résumé pour lui? Aurait-il à passer un examen, écrire un essai, faire face à un comité, répondre à des questions pendant une période des questions consacrée spécifiquement à ce sujet?
“Je n’ai pas de temps à consacrer à ces bêtises,” c’est peut-être ce que vous avez envie de crier. Comme je vous l’ai dit lors de ma toute première lettre, il y a un espace tout à côté de chaque lit où un livre peut être posé et attendre. Et je vous le demande une fois de plus: de quoi est fait votre esprit?
Alors est-ce que ce serait une idée, d’établir une Liste des Lectures du Premier Ministre? Quelle est votre position sur cette question vitale?
J’attends votre réponse.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé.
Réponse:
à venir…
