Livre Numéro 36: Mon mal vient de plus loin, de Flannery O’Connor
Le 18 août, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L’objet que vous avez maintenant entre les mains est l’exemple idéal du livre usagé. La couverture révèle son âge, tant par son style que par son état. Un chiffre indiquant un prix a été écrit directement sur cette couverture: 4.50. Au dos, une bande de ruban adhésif a été collée pour empêcher cette même couverture de tomber. Et il y a au bas un trait noir de crayon-feutre, pour bien indiquer que c’est un livre d’occasion. Les pages intérieures ont été jaunies par l’âge tout au long des rebords. Et vous remarquerez une marque jaune du côté gauche des premières pages: on dirait que le livre a déjà été mouillé et que la ligne de démarcation de l’eau en est restée. Sans aucun doute, ce livre manifeste un âge vénérable. Cette édition qui vous appartient désormais, la première impression en livre de poche, a été publiée il y a quarante et un ans, en 1967. J’avais quatre ans alors, vous en aviez neuf. Pas mauvais pour un jeu d’éléments fragiles: un papier de piètre qualité et un mince carton.
Ce livre a duré aussi longtemps pour deux raisons: c’est un bon livre, et il a donc été bien traité. Peu coûteux, c’est par sa propre valeur aux yeux de tous ceux qui en ont été propriétaires qu’il a brillé et qu’ils en ont donc bien pris soin. Comme je vous l’ai mentionné dans une lettre antérieure, le livre usagé est économiquement étrange: malgré qu’il soit vieux et qu’il ne soit pas rare, il ne se déprécie pas avec le temps. Bien au contraire, en fait: si vous prenez bon soin de ce livre, dans quelques années, parce qu’il s’agit d’une première impression en édition de poche, sa valeur aura crû.
Cette richesse qui en rien ne diminue tient bien sûr à la valeur innée du livre de poche, tous ces petits signes noirs. Ils résident dans le livre comme l’âme réside dans un corps. Les livres, comme les gens, ne peuvent pas être réduits au coût des matériaux qui les composent. Les livres, comme les gens, deviennent uniques et précieux une fois qu’on les connaît.
Cette gloire culturelle, celle du livre de poche usagé, est parfaitement représentée ici par Flannery O’Connor. Ni nouvelle ni âgée, mais plutôt durable, elle représente le genre de trésor éclatant qu’on découvre chez un libraire de vieux. Imaginez donc: pour 4.50$, j’ai obtenu pour vous son recueil de nouvelles Mon mal vient de plus loin—Everything That Rises Must Converge. La différence ici entre le prix et la valeur est aberrante tant elle est grande. Ce que cela signifie, en fait, c’est que l’objet que vous avez entre les mains est d’une telle valeur que ce serait ridicule de tenter de lui donner un prix, alors dans ce cas-ci, pour souligner l’absurdité de la chose, on chargera 4.50$.
Flannery O’Connor était américaine. Elle est née en 1925 en Georgie et elle y est morte de lupus en 1964. Elle n’avait que 39 ans. Elle était très religieuse, plus précisément profondément catholique, mais sa foi ne constituait pas des oeillères pour elle. C’était plutôt qu’elle imprégnait le monde de la grâce de Dieu et lui rendait évidente le fossé entre ce qui est sacré et ce qui est humain. D’après moi, ce sur quoi O’Connor écrivait, sans relâche, c’était sur la Chute. Ses histoires parlent de la perte du Paradis, du prix qu’il faut payer quand on écoute le serpent et qu’on tend la main vers les pommes. Ce sont des histoires morales, mais elles n’ont rien de réducteur. Grâce à une belle écriture, à un humour noir très fin, à des personnages riches et à une narration fascinante, ces histoires filtrent la vie sans en rien la diminuer.
De là leur effet. Chaque histoire donne l’impression et a le poids d’un court roman. Et cela, sans recours littéraires plats, je vous en assure. Vous le verrez bien. Commencez par n’importe laquelle et un personnage va vite jaillir de la page pour vous prendre par le bras et vous emporter. Ces histoires sont captivantes. Après chacune d’entre elles, vous aurez l’impression d’avoir vécu plus longtemps, que vous avez une meilleure expérience de la vie, que vous êtes plus sage. Ce sont des histoires sombres. Dans chacune d’entre elles, ou bien un fils déteste sa mère ou une mère se désespère de ses lamentables fils, ou bien c’est un grand-père ou un père qui est désespéré. Et le résultat, en plus d’être éminemment divertissant, est invariablement tragique. De là la sagesse qui en ressort. C’est pour ainsi dire une équation mathématique: lecteur + histoire de pure folie = lecteur plus sage.
Je vous recommande tout particulièrement les nouvelles “Greenleaf”, “A View of the Woods” et “The Lame Shall Enter First”.
Il y a maintenant un autre sujet que je voudrais soulever auprès de vous. L’annulation du programme PromArt a été annoncée récemment. Ce programme, administré par le Ministère des Affaires étrangères aide à défrayer en partie le coût des voyages d’artistes et de groupes culturels canadiens qui se rendent à l’étranger pour y promouvoir leur travail. Les subventions accordées à des individus sont modestes, souvent de 750$ à 1500$. Le budget de tout le programme est d’à peine 4,7 millions de dollars. C’est à peu près 14 sous par année par Canadien ou Canadienne. Pour cette somme si petite, le Canada présente ses qualités les meilleures et les plus solides aux nations du monde. Je veux vous rappeler ce que vous n’ignorez sûrement pas: un pays ne peut être réduit aux entreprises commerciales qui y sont installées. Les entreprises apparaissent et disparaissent, selon leur propre logique commerciale. Personne, et surtout pas les détenteurs d’action, n’a de sentiment patriotique profond de fidélité à une entreprise. L’actionnaire votera en faveur de ce qui lui rapportera le plus grand bénéfice. Alors que les Canadiens et Canadiennes peuvent se sentir fiers d’intervenants globaux comme Bombardier ou Alcan et bien d’autres entreprises, nous ne devons par leur attacher notre identité. Le Canada est un peuple, pas un négoce. Nous brillons grâce à nos réalisations artistiques, et non à nos richesses mercantiles. Ce qui veut dire que de couper un programme international de promotion des arts est de choisir l’anonymat culturel de notre pays. Cela veut dire que les étrangers ne sauront rien du Canada; ils n’auront donc pas d’affection à son endroit.
Le programme PromArt est une partie vitale de notre politique étrangère. Je vous demande expressément de reconsidérer votre décision de l’éliminer. La valeur ajoutée que donne ce modeste programme est, comment dirais-je, exactement comme la valeur ajoutée que vous offre un livre de poche.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé.
Réponse:
à venir…