Livre numéro 35: Under Milk Wood, de Dylan Thomas
Le 5 août, 2008
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Votre tout dernier livre sera en retard cette semaine. J’en suis navré. Ce n’est pas le fait de la longue fin de semaine. Comme la plupart des travailleurs autonomes, je suis bien d’accord pour travailler les week-ends et les jours de fête puisque si je ne fais pas le boulot, personne ne le fera à ma place. La raison est autre. Le livre qui accompagne cette lettre, Under Milk Wood, du poète gallois Dylan Thomas (1914-1953) est une oeuvre d’un lyrisme tel qu’il ne suffit pas seulement de la lire, mais il faut l’entendre. J’ai donc pensé vous envoyer aussi une version audio, en plus du texte imprimé. Il en existe une célèbre lecture enregistrée, où Dylan Thomas lui-même lit plusieurs rôles, lecture réalisée à New York à peine deux mois avant la mort de l’écrivain; ma famille possède un microsillon de cette lecture, mais je ne saurais m’en séparer et, même si c’était le cas, je ne crois que vous ayez de tourne-disque sous la main. L’enregistrement plus récent que j’aie trouvé pour vous, un CD, est une production de la BBC et la poste tarde à me le livrer. D’où le retard.
Un mot sur les livres enregistrés. Est-ce que vous en avez déjà écouté un? J’ai fait une virée du Yukon en automobile il y a quelques années et j’en ai apporté quelques uns, pour en tester l’intérêt. Je m’attendais à ne pas trop apprécier qu’une voix me murmure une histoire sans arrêt alors que le spectacle majestueux du Grand Nord canadien se déroulerait devant mes yeux. Une chanson populaire de trois minutes, ça peut aller, mais une histoire qui dure douze heures? Je pensais que ça me rendrait fou. J’avais tort. Je vous en préviens: les livres audio créent une véritable accoutumance. L’origine du langage est orale, et non écrite. Nous avons parlé avant d’écrire, non seulement enfants, mais en tant que espèce. C’est quand ils sont prononcés que les mots acquièrent leur pleine puissance. Si la parole écrite est la recette, alors la parole prononcée à haute voix est le mets apprêté, puisque la voix ajoute un ton, un accent, une intensité, une émotion. Vous conviendrez avec moi, j’en suis sûr, que la qualité de l’art oratoire dans la vie publique canadienne et américaine s’est détériorée ces dernières années. Barack Obama se trouve là où il est, à portée de la présidence des États-Unis, en partie, d’après moi, grâce au talent dont il est doué pour élever ses paroles, pour en faire des discours édifiants et convaincants. C’est un don inhabituel. La plupart des orateurs, de nos jours, sont laborieux. En cela, les acteurs font grandement exception. Leur capacité de parler en public est splendide parce qu’elle est à la racine même de leur art. Et ce sont des acteurs qui lisent les histoires des livres enregistrés. La combinaison des mots judicieusement choisis d’un écrivain avec la lecture habilement rendue d’un acteur forment un ensemble qui est envoûtant. Maintes fois, au cours de mon voyage au Yukon, je ne pouvais sortir de la voiture tant qu’un chapitre n’ait été terminé. Et puis le lendemain matin, j’avais hâte d’écouter le suivant. Aussitôt qu’une histoire était terminée, je m’empressais d’en commencer une autre. Depuis, chaque fois que je fais un voyage en voiture, je passe par la bibliothèque publique pour choisir une série de livres audio.
On parle de la possibilité de la tenue d’élections cet automne. Cela veut dire que vous devrez beaucoup vous déplacer. Je vous suggère de glisser quelques livres enregistrés dans vos bagages pour ces longs voyages, en autobus ou en avion, que vous devrez entreprendre. Mon seul conseil serait d’éviter les versions abrégées. Sinon, il y a pour vous un grand choix. Les romans policiers sont particulièrement efficaces—tout comme la poésie.
Ce qui nous ramène à Under Milk Wood—Au bois lacté dans une version française. Dylan Thomas est sans doute l’un des poètes les plus célèbres de la planète. Il possédait une qualité rare chez les bardes modernes: une personnalité publique démesurée. Son aura d’écrivain grand buveur à la vie excessive, et qui, en plus, mourut jeune—c’est toujours un avantage pour son éternité de mourir jeune—a fait que sa poésie, par ailleurs d’une qualité authentique, accède au statut de culte populaire. On retrouve ses poèmes dans toutes les anthologies. Vous avez sûrement entendu parler de “Do Not Go Gentle into That Good Night”.
Under Milk Wood est une pièce radiophonique. Vous pourriez croire qu’il s’agit donc d’une succession d’échanges précis et rapides où quelques voix faciles à distinguer sont soutenues par des effets sonores clairs. Il n’en est rien. Il n’y a pour ainsi dire aucune intrigue, rien qu’une journée dans la vie d’un village du Pays de Galles appelé Llareggub. Si vous lisez ce nom à l’envers, en anglais, vous verrez ce que Dylan Thomas pensait qu’on trouvait à faire dans les villages gallois, que dalle. Mais la vie y est quand même bonne, et c’est ce qui se trouve au coeur d’Under Milk Wood: une célébration de la vie. Grâce à ses incroyablement nombreuses voix distinctes, soixante-neuf en tout, l’œuvre a un effet symphonique. Ce qui soutient l’ensemble, ce qu’on pourrait appeler sa mélodie, c’est le don du langage chez Dylan Thomas. Ses mots décrivent, imitent, bouillonnent, scintillent, courent, s’arrêtent, amusent, surprennent, enchantent. C’est de la plus pure beauté verbale.
Beauté—un mot qui est beaucoup utilisé. Mais comme pour bien d ’autres mots qu’on utilise tout le temps—“bon”, “ équitable”, “juste”, par exemple—si nous y regardons de plus près, nous découvrons que derrière le cliché se cache une odyssée philosophique qui remonte aussi loin que l’origine de la pensée humaine. Bien évidemment, la beauté nous émeut, nous motive, nous pique, nous forme. Je ne vais pas, dans cette lettre, tenter de définir ce qu’est la beauté. Mieux vaut vous laisser y penser, ou faire une recherche sur le sujet. Si vous poursuivez sérieusement votre questionnement, vous vous trouverez dans un vecteur de philosophie occidentale qui vous mènera aussi loin que Pythagore (qui liait beauté et symétrie); et puis, évidemment, tout l’art visuel, qui se préoccupe immanquablement de la beauté. Il y a là de quoi occuper un esprit studieux; il y en a pour une vie entière.
Je vais m’en tenir à un aspect beaucoup plus étroit, la question de la beauté et du prosateur. L’écrivain a plusieurs outils à sa disposition pour raconter une histoire: la mise en place de personnages, d’une intrigue et de descriptions sont quelques-uns parmi les moyens les plus évidents. Si vous racontez une histoire prenante dont les personnages sont crédibles dans un cadre convaincant, vous avez réussi votre coup. Selon l’écrivain, l’un de ces éléments peut prévaloir sur les autres. Un roman de John Grisham ou de Stephen King mettra de l’avant une intrigue substantielle, accompagnée d’un peu de description, mais les personnages peuvent ne servir qu’une trame narrative. Un écrivain comme John Banville, par ailleurs (le connaissez vous? C’est un Irlandais au style extraordinaire), tiendra beaucoup moins compte de l’intrigue, mais ses personnages et ses descriptions seront d’une richesse inouïe. Et ainsi de suite. Chaque écrivain, selon ses forces et ses intérêts, calibrera différemment les ingrédients propres à la création d’une histoire.
S’il y a une chose constante chez tous les écrivains, cependant, c’est la beauté. Tout écrivain, à sa manière, aspire à la beauté littéraire. Cela peut signifier un splendide développement de l’intrigue, d’une élégante simplicité. Ou bien ça peut être l’habileté à peindre avec des mots, à tracer des portraits si réalistes de personnages ou de lieux que le lecteur en vient à croire qu’il “voit” ce que l’écrivain décrit. Habituellement, l’écrivain aux ambitions sérieuses aspire à une belle écriture: c’est-à-dire une écriture qui, grâce à un vocabulaire approprié, une syntaxe heureuse et une cadence plaisante fera s’émerveiller le lecteur. Je vous fais la promesse que si un jour vous serrez des mains et que vous vous trouvez devant un écrivain ou une écrivaine et que ne sachant trop quoi lui dire, vous lui dites “C’est beau, ce que vous faites”, vous allez lui faire grand plaisir. Il ou elle saura exactement ce que vous voulez dire, que vous ne parlez de rien d’autre que de sa façon de mettre les mots sur la page et cet artiste rougira de plaisir, rayonnera, fondra presque devant votre compliment.
Mais—il y a toujours un mais—il faut faire attention à la beauté. Partout dans la vie. Dans notre société excessivement visuelle, nous nous laissons souvent trop vite séduire par la beauté, qu’il s’agisse d’une personne, d’un produit ou même d’un livre. Un livre bellement écrit, comme une belle personne, n’a peut-être pas grand chose à dire. La beauté substantielle perd souvent aux mains de la beauté apparente. Un bon écrivain sait qu’une belle écriture n’est pas un substitut au contenu fondamental d’une oeuvre. La meilleure beauté est celle qui allie la beauté formelle à la beauté du fond.
En d’autres mots, la beauté peut être un masque qui cache le vide, la fausseté et même la laideur.
Ce n’est pas un danger ici, avec Under Milk Wood . Le lyrisme de la langue s’ancre dans la connaissance viscérale qu’avait Dylan Thomas de ce que la vie est bonne, même si elle peut être si souvent mauvaise. On a dit que Dylan Thomas avait écrit Under Milk Wood en réaction au bombardement atomique de Hiroshima. Je ne crois pas que cela soit vrai. C’est un peu trop commode. Mais de confronter une brillante symphonie poétique à l’obscure tuerie massive de populations civiles rappelle en effet une vérité spirituelle: la beauté peut tracer un chemin de retour vers la bonté.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche et un CD dédicacés.
Réponse:
à venir…

