Livre numéro 34: L’œil le plus bleu, de Toni Morrison
Le 21 juillet, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Ah, les désastres que cause le coeur! Et quelle tristesse, alors que tant était possible. Le roman de Toni Morrison L’œil le plus bleu est incroyablement court—à peine 160 pages—si on considère tout ce qu’il contient de douleur, de tristesse, de colère, de cruauté, d’espoirs déçus, de descriptions, de personnages, d’épreuves, de tout ce qui fait qu’un livre soit un grand roman. Une fois de plus, comme bon nombre d’œuvres que je vous ai envoyées, au départ vous pourriez être tenté de penser, “Cette histoire ne va rien me dire.” Après tout, une intrigue qui se déroule à Lorain, en Ohio, au début des années quarante, principalement racontée d’un point de vue d’enfants; une troupe de personnages qui sont pauvres et dont la peau ne les rend pas tant distincts de vous et de moi parce qu’ils sont noirs que parce qu’ils viennent d’un univers lointain; une perspective féminine et féministe—il y a bien des choses dans cette histoire qui commence là où ni vous ni moi ne sommes jamais allés.
Et pourtant ce roman vous interpellera. Lisez, lisez au-delà des premières pages, plongez dans l’histoire comme vous le feriez dans un lac glacé—et vous allez trouver qu’il est plus chaud que vous ne pensiez, que vous êtes en fait très confortable dans ses eaux. Vous allez constater que les personnages—Claudia, Frieda, Pecola—sont plutôt familiers puisque vous avez vous-même été un enfant, et vous allez trouver que la cruauté, le racisme, l’inégalité ne nous sont pas si inconnus non plus, puisque nous avons tous subi la méchanceté du coeur humain, soit parce que nous en avons souffert ou parce que nous avons été celui qui a fait souffrir.
Façonner de l’art, je vous l’ai sans doute déjà mentionné, exige beaucoup de travail. À cause de cela, il est implicitement constructif. On ne travaille pas autant pour ensuite détruire. Chacun espère plutôt construire. Quelle que soit la cruauté ou la tristesse que contienne une histoire, son effet produit toujours le contraire. Alors qu’une histoire joyeuse est prise joyeusement, une histoire cruelle est prise ironiquement, c’est-à-dire qu’elle produit chez le lecteur un retournement de situation le poussant à rejeter la cruauté. L’art est donc naturellement tolérant: il nous encourage à l’ouverture et à la générosité, cherche à déverrouiller des portes en nous. J’ai l’impression que c’est l’effet que L’Oeil le plus bleu aura sur vous, avec ses nombreuses vies gâchées par la pauvreté, étouffées par le racisme, brisées par la cruauté aléatoire. Vous allez ressentir plus intensément la souffrance des autres, même si vous croyiez au début être totalement différent d’eux.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…