Livre numéro 33: Persépolis, de Marjane Satrapi

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce voyage en chaise longue en République islamique d’Iran,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Au milieu des années quatre-vingt dix, en compagnie d’une jeune femme, j’ai fait un voyage en Iran. En deux mois, nous avons peut-être rencontré une vingtaine de voyageurs occidentaux, tous détenteurs de visas de transit, poursuivant rapidement leur route le long du corridor central tracé de la frontière de la Turquie à celle du Pakistan. Nous étions, nous, intéressés à l’Iran de manière spécifique, et non au trajet Europe-Asie, et nous avions réussi à obtenir un visa de tourisme. Nous nous sommes promenés partout au pays, ne visitant pas seulement Téhéran, Ispahan et Shiraz, des villes dont vous avez sans doute entendu parler, mais d’autres encore: Tabriz, Rasht, Mashhad, Gorgan, Yazd, Kerman, Bandar Abbas, Bam, Ahvaz, Khorramabad, Sanandaj. (Excusez la longue liste de noms: ils n’évoquent peut-être rien pour vous, mais chacun d’entre eux entrouvre chez moi tout un livre de souvenirs.) Nous avons également visité des temples du feu de Zoroastre dans le désert. Nous avons fait l’ascension d’une ancienne ziggourat. Nous avons pris des ferrys vers des îles. Nous nous sommes reposés dans des oasis.

J’ai souvent constaté que, sauf pour les zones de guerre, un lieu étranger n’est jamais aussi dangereux que lorsqu’on en est éloigné. Plus on s’en approche, plus les distorsions causées par la peur et les malentendus disparaissent, de telle façon que, dans ce cas-ci, la perception que nous avions de la République islamique d’Iran, cet endroit terrifiant qui capta l’attention du monde entier autour du fanatisme religieux, avec ses femmes opprimées vêtues de noir de la tête aux pieds, avec ces gens qui se flagellaient en public et ces fontaines qui crachaient une eau rouge sang, ce pays-là disparut une fois que nous y fûmes entrés pour être remplacé par cette personne-ci ou cette personne-là, devant nous, amicale, nous observant avec curiosité, cherchant à être agréable mais incertaine de son anglais.

S’il y a un défi que l’Iran nous a imposé, ce fut de remettre en question nos attentes. Par exemple, pendant tout le temps où nous étions là, à parler librement avec des hommes et des femmes de toutes les classes sociales, depuis les paysans pauvres jusqu’à la classe moyenne urbaine, des plus dévots aux plus séculiers, nous n’avons pas rencontré, pas une seule fois, une personne qui se plaigne de la vie dans une république islamique. Un gouvernement se doit d’être le miroir dans lequel son peuple se voit et se reconnaît. Eh bien, les Iraniens que nous avons connus se reconnaissaient dans leur démocratie islamique. La seule récrimination que nous ayons entendue, à maintes reprises, concernait l’état de l’économie. Les Iraniens et Iraniennes se lamentaient du manque d’argent, non du manque de liberté.

Il n’y avait pas grand chose à faire pour se distraire dans l’Iran de cette époque-là.  Il s’agissait, et il s’agit sans doute encore, selon les critères occidentaux, d’une société austère, dans laquelle on accorde peu d’espace et peu de ressources aux cinémas, aux salles de concerts, aux complexes sportifs et choses du genre. Et il n’y avait bien sûr ni bars, ni discos. L’Iran était un endroit sobre, littéralement et métaphoriquement. Alors les Iraniens faisaient ce qui était le plus accessible: ils se fréquentaient entre eux. Cela donne un peuple doté des qualités de contact social les plus bienveillantes, les plus raffinées que j’aie jamais vues, des gens qui, quand ils vous rencontrent, vous rencontrent véritablement, vous accordent la totalité de leur attention. Tant les Iraniens que les Iraniennes que nous avons connus étaient ouverts, curieux, généreux, extraordinairement hospitaliers et d’inépuisables moulins à paroles.

Et les horreurs de intégrisme? Ceux qui nous ont donné la fatwa contre Salman Rushdie? L’oppression des femmes? Tout cela aussi est vrai. Mais y a-t-il quelque endroit irréprochable? Les gens d’Iran sont comme les gens partout ailleurs: ils veulent être heureux et vivre en paix, avec un minimum de bien-être matériel. Les règles de leur société, leurs valeurs—les moyens grâce auxquels ils espèrent trouver le bonheur—sont différentes des normes du Canada, et alors? Ils ont leurs problèmes, nous avons les nôtres. Laissons-les se débrouiller avec les leurs comme nous espérons nous débrouiller avec les nôtres. Le progrès ne peut pas être provoquer de l’extérieur; il doit croître naturellement depuis le coeur d’une société et pas autrement.

Un voyage aussi révélateur que celui que j’ai eu la chance de faire n’est pas possible pour tous. Le travail, la famille et le peu de goût pour les voyages peuvent fort bien empêcher quelqu’un de visiter cet endroit-ci ou celui-là à l’étranger. Et c’est là que les livres interviennent. Le voyageur en chaise longue peut être aussi bien informé que le routard avec son sac-à-dos qui voyage à la dure, pourvu qu’il lise ou qu’elle lise les bons livres. Les voyages, que ce soit par soi-même, avec ses pieds, ou sans bouger, par les livres, rendent l’endroit que l’on visite plus humain. Un peuple peut ainsi apparaître dans ses particularités, bien loin de la caricature ou de la calomnie.

On en arrive donc à Persépolis, de Marjane Satrapi. C’est un roman illustré, le deuxième que je vous envoie après Maus, d’Art Spiegelman. C’est un livre charmant, drôle, triste et révélateur. Il se présente du point de vue d’une fillette de dix ans, Marjane. Elle est comme toutes les fillettes de dix ans, partout au monde, qui vivent dans leur propre univers en partie imaginaire—sauf qu’on est en 1979 et elle vit en Iran. Il y a une révolution qui se prépare, une révolution que sa famille de la classe moyenne va d’abord accueillir avec joie parce qu’elle fera tomber le régime horriblement corrompu et brutal du Shah, mais une révolution qui sera plus tard détestée à cause des excès qui l’accompagneront. C’est une histoire qui sonne juste parce que c’est l’histoire d’une personne qui la raconte telle qu’elle l’a observée.

Je vous encourage à lire Persépolis et à saisir au passage un peu de l’Iran que j’ai visité il y a quelques années. Si vous y prenez plaisir, sachez qu’il existe un Persépolis 2 qui poursuit l’histoire de Marjane, et il y a aussi le film.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

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à venir…