Livre numéro 32: Les soeurs de la réserve, de Tomson Highway

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Jusqu’ici, s’il y a un geste de votre gouvernement qui va résister au passage du temps, ce sont les excuses formelles aux victimes du système fédéral de pensionnats pour les autochtones. Les politiques vont et viennent, sont changées et sont oubliées, mais des excuses, cela reste. Des excuses, ça change le cours de l’histoire. C’est la première étape en vue d’une véritable guérison et d’une réconciliation. Je vous félicite de ce geste symbolique important.

Puisque vous avez récemment porté votre attention sur les premiers habitants du Canada—et puisque la Journée nationale des aborigènes a été célébrée il y a tout juste deux jours—il est opportun que je vous fasse parvenir la pièce de Tomson Highway, Les soeurs de la réserve,. Cette oeuvre aussi a une importance historique. Il y a une biographie particulièrement longue de l’auteur au début du livre, quatre pages entières, où vous pourrez vous familiariser avec la vie de Tomson Highway, au moins jusqu’en 1988, quand la pièce a été publiée.

Ce qui n’est pas mentionné dans la biographie, c’est la synergie qui s’est développée à Toronto au milieu des années 80 au sein du monde culturel autochtone. Soudainement, le temps était mûr, certains indigènes se sont réunis et ont accompli ce qu’ils n’avaient presque jamais fait jusque là: ils ont parlé. La compagnie de production Native Earth Performing Arts a été fondée en 1982 afin de donner une voix à la dramaturgie, à la danse et à la musique autochtones. Auparavant, sauf pour les gravures et les sculptures inuites et les mémoires de Maria Campbell, Half Breed, il n’y avait pratiquement aucune expression autochtone sur la scène culturelle canadienne. Native Earth allait changer cela. En plus de Tomson Highway, la compagnie a lancé les carrières d’écrivains tels que Daniel David Moses et Drew Hayden Taylor.

Lors de la première des Soeurs de la réserve, en novembre 1986, les acteurs durent sortir dans les rues et demander à des passants de venir voir la pièce. Eh bien, ces premiers spectateurs apprécièrent ce qu’ils virent et le bouche à oreille fit le reste. Ce fut un grand succès. L’oeuvre a été vue par de vastes auditoires; elle fut présentée en tournée à travers le pays et montée au Festival de théâtre d’Édimbourg.

Comme votre dernier livre, Leurs yeux observaient Dieu, de Zora Neal Hurston, la force des Soeurs de la réserve tient à ses personnages. Sept femmes—Pelajia Patchnose, Philomena Moosetail, Marie-Adèle Starblanket, Annie Cook, Emily Dictionary, Veronique St Pierre et Zhaboonigan Peterson—vivent sur la réserve indienne Wasaychigan Hill, sur l’île de Manitoulin. La vie là-bas est comme la vie partout ailleurs, avec ses hauts et ses bas. Puis arrive une nouvelle d’énorme importance: on va organiser à Toronto LE PLUS GRAND BINGO AU MONDE. Et savez-vous quel est le gros lot du PLUS GRAND BINGO AU MONDE? Quelque chose de GROS. Les rêves que comblerait ce gros lot sont au coeur de la pièce. C’est une comédie, une de celles qui vous font rire tout en vous laissant une bonne dose de tristesse. Les stéréotypes sont établis, puis on s’en moque, mais ce n’est pas une pièce ouvertement politique, et de là vient sa résonnance universelle. Nous ne sommes pas tous des femmes autochtones sur une réserve, nous ne sommes peut-être pas des accros du bingo, mais nous avons tous des rêves et des préoccupations.

Il y a un dernier personnage de la pièce qui doit être mentionné. Nanabush, à travers ses diverses incarnations, est tout aussi important dans la mythologie indigène que le Christ l’est dans le monde chrétien. Mais il y a quelque chose d’enjoué chez Nanabush qui est absent de notre représentation du Christ. Dans Les soeurs de la réserve, il figure sous l’apparence d’une mouette ou d’un engoulevent. Il danse, il sautille, il dérange. Marie-Adèle, qui souffre d’un cancer, et Zhaboonigan, qui a subi un viol brutal, sont les deux seules à  interagir ouvertement avec lui. Il est l’ange de la mort, mais aussi l’esprit de la vie. Il plane au-dessus de quasi toute la pièce.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

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à venir…