Livre numéro 31: Leurs yeux observaient Dieu (Une femme noire), de Zora Neale Hurston
Le 9 juin, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman incandescent,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a des voix qu’on entend à peine. Elles se parlent entre elles, des mondes dans leur monde. Et puis quelqu’un écoute, leur donne une expression artistique, et la perte est moindre, car ces voix deviennent éternelles. Tel est le succès de l’auteure américaine Zora Neale Hurston (1891-1960) et de son chef-d’oeuvre Leurs yeux observaient Dieu—meilleure traduction du titre, je dirais, que la version publiée: Une femme noire. Vous remarquerez le langage tout de suite. Il y a deux voix dans le roman. Il y a d’abord la voix narrative qui encadre l’histoire. Elle est lyrique, pleine de métaphores et formelle. Voyez les deux premiers paragraphes du roman:
Ships at a distance have every man’s wish on board. For some they come in with the tide. For others they sail forever on the horizon, never out of sight, never landing until the Watcher turns his eyes away in resignation, his dreams mocked to death by Time. That is the life of men.
Now, women forget all those things they don’t want to remember, and remember everything they don’t want to forget. The dream is the truth. Then they act and do things accordingly.
L’autre voix est celle des personnages, et c’est bien différent. Ils parlent le jargon afro-américain, et vous vous étonnerez de voir l’anglais faire de telles voltiges. Un exemple pris au hasard:
“Well, all right, Tea Cake, Ah wants tuh go wid you real bad, but,—oh, Tea Cake, don’t make no false pretense wid me!”
“Janie, Ah hope God may kill me, if Ah’m lyin’. Nobody else on earth kin hold uh candle tuh you, baby. You got de keys to de kingdom.”
Ce n’est pas mignon, ce n’est pas folklorique, ce n’est pas condescendant. L’effet en est plutôt derenouvellement du langage. On lit—on entend—comme si on entendait pour la première fois. Et ce que vous entendrez, c’est l’histoire de Janie Crawford, une femme noire dans l’odyssée de découverte de soi, avec ses leçons dûrement apprises, racontée à travers ses trois mariages.
L’élément le plus significatif de la vie de Zora Neale Hurston—plus significatif encore que le fait qu’elle ait été une femme—était qu’elle était noire. Il est inconcevable que ses écrits—soit quatre romans, deux livres de folklore, une autobiographie et plus de cinquante textes plus courts—aient été les mêmes si elle avait été blanche. Elle était noire dans une société blanche qui pendant deux cents ans avait maintenu les noirs en esclavage. Elle était noire dans une société qui au mieux était fondée sur la race, et au pire était raciste. J’imagine que chaque jour de sa vie elle a eu des contacts et subi des regards et des restrictions qui lui rappelaient la couleur de sa peau, et le sens que cela revêtait.
C’est difficile, quand on évoque perpétuellement un élément particulier de votre identité, que ce soit la couleur de votre peau, la forme de votre corps, votre orientation sexuelle, votre héritage ethnique, n’importe quoi, de ne pas vous attarder et vous complaire sur cet élément, de ne pas devenir aigri. Et pourtant, le miracle de l’art de Hurston est qu’elle réussisse à ne pas se complaire dans l’amertume. Leurs yeux observaient Dieu n’est pas une diatribe contre l’Amérique raciste, même si on y trouve facilement des exemples de racisme. C’est plutôt un roman incandescent au sujet d’un personnage dont toute l’humanité et tout le destin sont explorés—et il se trouve que ce personnage est une femme noire.
Je pense que si vous lisez le premier chapitre de Leurs yeux observaient Dieu, vous allez lire les dix-neuf autres. Vous connaîtrez Janie et Tea Cake, l’amour et la boue, le bonheur et le désastre. Et la valeur de tout ça—en plus d’avoir été diverti –est que pendant toute la durée d’une histoire vous aurez pénétré dans l’existence d’une femme afro-américaine. Vous aurez entendu des voix que vous n’auriez peut-être jamais entendues autrement.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.S.: Parmi les joies de l’achat de livres usagés, il y a les trésors inattendus qu’on y trouve parfois. Par exemple: de votre copie de Leurs yeux un cliché en couleur est tombé. Une photo de groupe. Rien d’inscrit au verso. Neuf personnes en camping: cinq femmes, trois hommes et une fillette en gilet de sauvetage. Même si le cliché a été pris en toute simplicité, remarquez-en l’excellente qualité, comment les personnes sont placées d’une manière plaisante et esthétique, le regard pouvant se déplacer en une courbe harmonieuse depuis la femme assise à gauche jusqu’à la fillette à la droite; voyez comme tout le groupe est légèrement décentré pour donner l’impression que le cliché n’est pas étudié, comme les éléments extérieurs sont discrets et pourtant révélateurs. J’ai été frappé par le fait que le groupe soit disposé dans la forme d’un oeil. Nous pensons que nous regardons ces gens, mais en fait, ils sont un oeil qui nous fait un clin d’oeil. C’est peut-être la raison pour laquelle ils sourient, réjouis par le tour qu’ils nous jouent, l’observateur observé. Je me demande quelle est l’histoire de ces personnes. De toute évidence, ce sont les membres d’une famille. Est-ce que c’était leur livre? Qui parmi eux l’a lu? Quelle est leur histoire, quelles sont leurs voix?
P.J.: un livre de poche dédicacé et une photo en couleur
Réponse:
à venir…