Livre numéro 30: La sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï

Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une musique à la fois belle et discordante,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Encore Tolstoï. Il y a soixante semaines, je vous ai envoyé La mort d’Ivan Ilych, comme vous vous en souviendrez. Cette semaine, c’est La Sonate à Kreutzer, publiée trois ans plus tard, en 1889. C’est une œuvre très différente. Autant Ilych est un joyau artistique, au réalisme très fluide en apparence, aux personnages parfaitement situés, mais universels, aux émotions exprimées avec finesse, au lyrisme simple et profond, à la description impeccable de la vie et de sa fugacité—en somme, autant Ilych est parfait, autant La Sonate à Kreutzer est imparfaite. Par exemple, le cadre—un long voyage en train au cours duquel deux passagers conversent—n’est pas très réussi, car presque tout le court roman se limite au discours ininterrompu du personnage principal, Pozdnyshev. Le narrateur anonyme, lui, reste assis là, éberlué, et obligé d’écouter et de se souvenir de la tirade de 75 pages qui lui est adressée. C’est un procédé aussi  malhabile qu’un dialogue de Platon—et en bonne partie sans sa sagesse. La Sonate à Kreutzer est une longue récrimination contre l’amour, le sexe et le mariage, avec des sorties contre les médecins et les enfants, aboutissant à la description vibrante d’une jalousie démente, tout cela raconté par un assassin qui n’a pas été condamné. Imaginez-vous cela, un homme sur un train qui vous dit, “J’ai tué ma femme, laissez-moi vous raconter l’histoire puisque nous avons toute la nuit.” Je suppose que je ne l’interromprais pas non plus.

Un art imparfait, donc. Quel en est alors l’intérêt? Eh bien, parce que c’est quand même du Tolstoï. Les gens simples mènent des vies simples. Les gens complexes mènent des vies complexes. La différence entre les uns et les autres tient à l’ouverture de chacun face à la vie. Que la chose soit le résultat d’un malheur—une faiblesse congénitale, une éducation répressive, un manque de possibilités, une nature timide—ou déterminée par la volonté—par l’usage et les abus de la religion ou de l’idéologie, par exemple—il y a bien des manières pour que la vie de chacun puisse être contrôlée et rendue convenablement simple. La vie de Tolstoï n’était pas contrôlée. Il a vécu d’une manière débridée et sans sourciller. Il prenait tout à bras-le-corps. Il était incroyablement complexe. Il eut donc une vie débordante de ce qui se nomme vie, bonne et mauvaise, sage et insensée, heureuse et malheureuse. De là, l’intérêt de son écriture et sa grande portée existentielle. Si la Terre pouvait se rassembler, réunir tout ce qui l’habite, tous les hommes, femmes et enfants,  toutes les plantes et tous les animaux, montagnes et vallées, plaines et océans, et se contorsionner en une seule fine pointe et de cette pointe faire celle d’une plume qui écrive, cette plume écrirait comme Tolstoï. Tolstoï, comme Shakespeare, comme Dante, comme tous les grands artistes, c’est la vie elle-même qui parle.

Mais alors que Ilych provoque une consonance chez le lecteur, La Sonate à Kreutzer provoque une dissonance. Dans ce livre, l’amour entre un homme et une femme n’existe pas vraiment, il n’est qu’un euphémisme pour la luxure. Le mariage est la prostitution institutionnalisée, une cage où la fornication s’accomplit tristement. Les hommes sont dépravés, les femmes haïssent la sexualité, les enfants sont un poids, les médecins sont des tricheurs. La seule solution est l’abstinence sexuelle totale, et si cela veut dire que c’est la fin de l’espèce humaine, tant mieux, Car sans cela les hommes et les femmes seront toujours malheureux ensemble et certains hommes seront poussés à tuer leur femme. C’est une vision glauque, excessivement négative des relations entre les sexes, une réflexion sur les frustrations de Tolstoï par rapport aux restrictions sociales de son époque, sans doute, mais qui allait quand même trop loin, était pernicieuse, répréhensible. De là son effet, le scandale qui accompagna la publication et les réactions face à l’œuvre jusqu’à notre époque. C’est bien vrai que Tolstoï va trop loin dans La Sonate à Kreutzer, mais il y exprime quand même tous les éléments—l’hypocrisie et l’indignation, la culpabilité et la colère—qui se trouvaient au cœur de la plus grande des révolutions du 20e siècle: le féminisme.

Par ailleurs, ce deuxième livre de Tolstoï a été un choix de dernière minute. J’avais cru qu’il y avait un tel univers de livres à partager avec vous qu’une seule œuvre comme présentation de chaque auteur serait suffisante. Après cela, si vous étiez intéressé, vous pourriez chercher d’autres œuvres de l’un ou de l’autre des auteurs.

Mais je voulais, cette semaine, un livre qui parle de musique. (J’ai oublié d’expliquer le titre de la nouvelle de Tolstoï. La femme de Pozdnyshev est une pianiste amateure. Le couple rencontre un violoniste amateur accompli du nom de Trukhashevsky. L’épouse et lui deviennent amis, en toute innocence, grâce à l’attachement pour la musique qu’ils partagent. Ils décident de jouer ensemble la Sonate à Kreutzer, pour piano et violon, de Beethoven. En coulisse, le mari devient de plus en plus furieux.) Pourquoi un livre sur la musique? Parce que la musique sérieuse, en tout cas celle qui est représentée par la musique nouvelle et la musique classique, est en train de disparaître rapidement de nos vies en tant que Canadiens et Canadiennes. J’en ai appris récemment et tardivement l’une des preuves: on va dissoudre l’Orchestre de la radio de la CBC. Déjà qu’on avait sabré dans la part de musique à la radio d’État. Il y eut pendant un temps, M. Harper, une émission intitulée Two New Hours à la CBC, dont l’animateur était Larry Lake. On y jouait de la musique nouvelle canadienne. Son dernier créneau à l’horaire était le moins désirable qu’on puisse avoir: le dimanche, de vingt-deux heures à minuit, trop tard pour les couche-tôt, trop tôt pour les oiseaux de nuit. Avec une diffusion à cette heure-là, on comprend que peu de gens aient saisi l’occasion de l’écouter. Quand je l’écoutais, cependant, j’en étais reconnaissant. La musique nouvelle est un drôle de cadeau. C’est, si je la saisis bien, une musique qui s’est libérée. Libérée des règles, des formes, des traditions, des attentes. De la musique à la limite. De la musique d’un nouveau monde. L’anarchie en musique. Ce qui pouvait expliquer les violons qui grincent, les pianos devenus fous, les drôles de bruits électroniques.

J’ai de très beaux souvenirs d’écoute de Two New Hours, où je ne faisais que cela, écouter. Car c’est, en effet, impossible de lire pendant que votre radio semble diffuser ce qui ressemble à deux tracteurs qui font l’amour. Je suppose que je suis plus intolérant quand il s’agit de l’écriture—intolérant, jaloux, ennuyé, je ne sais. Mais j’écoutais Two New Hours par pure curiosité. Et j’étais surpris, ému, fier qu’il y ait quelque part des créateurs qui réagissaient  avec autant de fraîcheur et de sérieux aux interrogations de notre monde. Car la chose était claire pour moi: ce travail était sérieux, même si ses sons semblaient étranges. C’était une musique qui, sous quelque forme qu’elle soit, était la voix d’une personne en particulier qui tentait de communiquer avec moi. Et j’écoutais, excité par la nouveauté de la chose. C’est-à-dire que j’écoutais jusqu’à ce que l’émission soit retirée des ondes.

Et maintenant l’Orchestre de la radio de la CBC, le dernier orchestre radiophonique d’Amérique du nord, va être lui aussi dissout. Il n’y aura plus de, “C’était ________, interprété par l’Orchestre de la radio de la CBC  dirigé par Mario Bernardi” comme je l’ai entendu pendant des années. Qui va nous jouer notre Bach et notre Mozart, maintenant, en plus de notre R. Murray Schaffer et de notre Christos Hatzis?

Je n’en reviens pas qu’en ces temps où le Canada profite de la valeur des produits de base pour atteindre une richesse sans précédent, tandis que la plupart des niveaux de gouvernement jouissent de surplus budgétaires, nous nous débarrassions d’un simple petit orchestre. Si c’est notre comportement quand nous sommes fortunés, qu’est-ce que ce sera quand cette fortune sera moindre? De combien de pans de notre culture pouvons-nous nous passer avant de devenir des automates corporatifs sans vie?

Je crois que dans les bonnes périodes comme dans les mauvaises, nous avons besoin de belle musique.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…