Livre numéro 29: Los Boys, de Junot Díaz

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une bouteille aux dix génies,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Le livre joint à cette lettre m’a été chaudement recommandé par un libraire. Je n’en avais jamais entendu parler, non plus que de son auteur. Je me suis dit: et pourquoi pas? Voici un obscur livre qui a ému au moins un lecteur. Cela lui donne la même valeur que s’il avait ému un million de lecteurs. Un peu plus tard, j’ai mentionné mon choix à une amie et elle a dit: “Ah, il vient tout juste de gagner le Prix Pulitzer il y a deux jours.”

Tant pis pour l’anonymat de Junot Díaz. Je vous envoie Los Boys (c’est le titre de la traduction française de Drown), son premier livre, un recueil de nouvelles. Il est sorti en 1996. Il a fallu onze ans à Díaz pour écrire son deuxième livre, le roman The Brief Wondrous Life of Oscar Wao (La vie brève et étonnante d’Oscar Wao), qui a remporté le Pulitzer il y a tout juste un mois.

C’est l’un des heureux aspects des prix littéraires. Ils attirent l’attention sur des livres ou des auteurs qui pourraient autrement être ignorés par les lecteurs. La vie de l’écrivain littéraire est généralement invisible, comme le mouvement de la lave sous la surface de la terre. Poèmes, nouvelles et romans sont publiés, ils font l’objet ici et là d’un commentaire, les ventes sont modestes, l’ouvrage tombe dans l’oubli, l’écrivain continue d’écrire. Cela semble ennuyeux, c’est d’habitude financièrement appauvrissant, mais dans l’ombre il y a l’ivresse de la créativité, la bataille avec les mots, le paradis que représentent les journées d’écritures fructueuses, l’enfer des mauvais jours, et, à la fin, le sentiment d’avoir prouvé que le Roi Lear avait tort, que quelque chose pouvait, en fait, surgir de rien. Un livre est une bouteille qui abrite un génie. Frottez-la, ouvrez-le, et le génie en sortira pour vous enchanter. Imaginez que vous êtes celui qui a mis le génie dans la bouteille. Oui, c’est un travail vraiment passionnant.

Mais le monde est parsemé de telles bouteilles, et il y en a beaucoup qu’on ne frotte jamais. Il arrive que ce soit juste, il arrive que ce soit injuste. Le temps le dira. Entre temps, l’écrivain poursuit son labeur.

Et puis un jour, on vous dit que cinq lecteurs et lectrices ont aimé votre livre. Et ce sont les bonnes gens car ils font partie du jury d’un prix littéraire. En fait, ils ont décidé de vous accorder le prix. Et soudain les nuées du monde du livre se séparent et vous entendez une voix retentissante qui dit: “Voici mon fils bien-aimé, sur qui je porte mon affection.” On vous tire cérémonieusement de l’obscurité. Ce n’est pas une expérience désagréable, loin de là. Quant à moi, je suis reconnaissant pour chacun des gestes qu’on a eus envers moi.

Mais si j’ai gagné, cela ne veut-il pas dire que quelqu’un a perdu? C’est ce qu’il y a de moins attirant dans cette expérience, l’impression d’être devenu un cheval de course qui est en compétition, qu’il y a des gagnants et des perdants. L’histoire peut bien en décider, mais ce n’est pas ce qu’on ressent à l’intérieur. Au-dedans de soi, on est tout seul dans sa boutique avec sa bouteille et son génie.

Revenons-en à Junot Díaz. Los Boys est un recueil de dix nouvelles qui font de six à trente-neuf pages. C’est la première fois que je vous envoie des nouvelles. Vous verrez que l’expérience de lecture est différente de celle d’un roman. On change plus souvent d’embrayage, pour ainsi dire. Díaz est un Dominicano-Américain et ses histoires racontent ce qu’un trait d’union signifie pour le sens de l’identité de quelqu’un, ce en quoi il peut être un fossé, un rêve, une tension, une perte. L’anglais du livre est parsemé d’espagnol, le ton est oral et informel, les personnages sont vulgaires et touchants. C’est un univers où les enfants sont laissés à eux-mêmes, où il n’y a pas d’argent et pas de père, pas d’emploi et pas d’espoir, rien que des rues, des mères accablées, des drogues et des relations instables.

Alors en quoi est-ce que ces nouvelles vous aideront à élargir votre quiétude, me demanderez-vous, la quiétude nécessaire pour examiner adéquatement sa propre vie? Il est possible que la réponse se trouve dans ce passage de la nouvelle “Boyfriend”, au sujet d’un couple qui se sépare. L’homme vient à quelques reprises chercher ses affaires:

Elle le laissait la baiser à chaque fois, en espérant que ça le ferait peut-être rester mais vous savez, quand on réussit à s’évader à une certaine allure, y’a pas de manoeuvre qui vous empêche de partir. Je les écoutais faire leur putain de truc et je me disais: Vraiment, y’a rien de plus minable que ces baises d’adieu.

À la surface, c’est dur. En dessous, ce sont blessure et questionnement. Les humains sont des humains, il
essaient de s’en tirer et de donner un sens aux choses. Quel que soit le langage ou la pose, le besoin de quiétude est le même.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé


Réponse:

à venir…