Livre numéro 28: Read all about it! (À lire à tout prix!), de Laura Bush et Jenna Bush

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre écrit par deux piliers de la société,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

L’envoi de ce livre-ci est inhabituel à plusieurs égards. D’abord, il est tout neuf. Je l’ai acheté le jour même de sa parution. Pas un livre attachant, tout écorné, le réconfort de la visite d’un vieil ami. Non: papier glacé, avec un dos qui craque, neuf avec l’odeur du neuf. Et c’est un livre pour enfants, pas le genre de chose que j’enverrais normalement à un adulte.

Ce qui m’a séduit dans ce livre, c’est son sujet et la profession de ses auteures. À lire à tout prix! est au sujet de l’attrait et de l’importance de la lecture. Tyrone Brown, le protagoniste, élève de l’École élémentaire Belle Journée, est bon en maths, bon en sciences, bon en sports, mais il n’aime pas lire. Quand Mlle Libro amène les enfants à la bibliothèque de l’école pour leur faire la lecture, Tyrone s’ennuie au maximum. Il préfère rêvasser. Mais un jour que Mlle Libro lit un livre qui parle d’un astronaute, il lui porte attention—et il est fasciné. Tout à coup, son univers est transformé. Il est habité par des fantômes et des dragons, par des personnages historiques comme Benjamin Franklin (ceci est un livre des États-Unis) et, c’est très touchant, par un cochon. Tyrone découvre ainsi que les livres offrent une façon formidable de rêver. Je ne vais pas vous raconter le reste de l’histoire. Vous devrez la lire vous-même.

Les auteures, Laura Bush et Jenna Bush, sont mère et fille; elles sont maîtresses d’école et, selon la note biographique à l’endos, elles sont “passionnées de lecture”.

Un mot sur les enseignants. Je les adore depuis toujours. Si je n’étais pas écrivain, je serais enseignant. Aucune profession ne me paraît aussi importante que celle de l’enseignement. J’ai toujours trouvé étrange que les avocats et les médecins aient un standing aussi élevé—qui se reflète non seulement dans leurs revenus, mais aussi dans leur statut social—quand, au cours d’une vie normale, saine et sans trop de problèmes, on ne devrait qu’exceptionnellement les consulter. Mais les enseignants—nous en avons tous connu, nous avons tous eu besoin. Les professeurs nous façonnent. Ils sont venus dans la noirceur de notre intelligence et ils ont allumé une lumière. Ils nous ont donné des explications et des exemples. Enseigner, c’est un magnifique verbe, un verbe social, qui engage quelqu’un d’autre, alors que les verbes gagner, acheter, vouloir sont des verbes solitaires et creux.

Je pourrais nommer tant de professeurs qui ont marqué ma vie. Et c’est ce que je vais faire. Miss Preston et Madame Robinson furent deux de mes maîtresses d’école au primaire. M. Grant m’a enseigné la biologie, M. Harvey m’a enseigné le latin, M. McNamara et Soeur Reid, les maths. M. Lawson et M. Davidson, l’anglais. M. Van Husen et M. Archer, l’histoire. Le formidable M. Saunders, la géographie. Et d’autres encore. Trois décennies sont passées, et je me souviens encore de ces personnes. Où serais-je sans eux, quelle âme frustrée et en colère serais-je devenu? Il y a une limite à ce que les parents peuvent faire pour former un enfant. Après ça, notre sort repose entre les mains des professeurs.

Et quand nous ne sommes plus des étudiants à proprement parler, il y a les professeurs informels que nous rencontrons en tant qu’adultes, les hommes et les femmes et les enfants qui en savent plus et qui nous montrent à faire mieux, à être meilleurs.

C’est donc dommage de vivre dans une société qui accorde si peu d’importance aux enseignants et aux écoles. Hélas, Monsieur Harper, nous avons échoué dans des temps où la pensée dominante semble être qu’il faut mener nos sociétés comme si elles étaient des entreprises commerciales, guidées par l’impératif du profit. Dans cette vue corporatiste de la société, ceux qui ne génèrent pas de dollars sont considérés indésirables. Tant et si bien que les sociétés riches perdent leur compassion envers les pauvres. Je suis témoin de cette attitude mesquine dans ma propre province actuelle bien-aimée, la Saskatchewan, où le nouveau gouvernement mène, comme je l’ai entendu dire, une “guerre contre les pauvres”, et cela en période de prospérité sans précédent. Comme si les pauvres allaient disparaître si on les ignore suffisamment. Comme s’il n’allait pas y avoir de conséquence bien plus grave si les pauvres deviennent plus pauvres. Comme si les pauvres n’étaient pas des citoyens eux aussi. Comme si parmi les pauvres il n’y avait pas d’enfants sans défense.

Eh bien, dans cette course où ils sont largués, les pauvres sont accompagnés par des étudiants. Car investir dans l’éducation d’un enfant de six ans, en prévoyant un retour sur cet investissement dans une quinzaine d’années, quand cet étudiant aura commencé à travailler, à payer des impôts, ce n’est pas un investissement intéressant si on cherche à faire de l’argent rapidement. Alors nous subventionnons nos écoles le moins possible, accablant nos étudiants universitaires de dettes qui frustrent leur habileté à devenir des citoyens qui créent de la richesse. Comment pouvez-vous acheter maison, voiture et électroménagers, comment pouvez-vous contribuer à l’économie si vous êtes écrasé par une dette énorme? L’agenda corporatiste est ainsi défait par sa propre idéologie.

Les professeurs et enseignants sont à l’avant-garde de la résistance à cette tendance négative. Avec les moyens dont ils disposent, jusqu’à l’usure et l’épuisement, hélas si fréquents, ils maintiennent leur effort pour former des citoyens intelligents, cultivés, bienveillants. Les enseignants et les professeurs sont des piliers de la société.

La plupart des enseignants sont des enseignantes, surtout à l’école élémentaire, tout comme la plupart des lecteurs sont des lectrices. Laura Bush et Jenna Bush, l’une et l’autre à la fois enseignantes et lectrices, sont ainsi typiques. Et on se demande: pendant que les épouses et les filles enseignent et lisent, que font les maris et les pères? Dans notre société, est-ce que la main gauche sait ce que fait la main droite?

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre cartonné dédicacé

Réponse:

à venir…