Livre numéro 27: La Promenade au phare, de Virginia Woolf

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Votre classique cette semaine est d’une certaine manière de lecture plus difficile que la plupart des autres livres que je vous ai envoyés. Bien des œuvres engagent le lecteur de front, directement; dès le début, il sent de quoi l’auteur veut parler. Parmi les ouvrages que vous avez sur votre tablette, prenons par exemple La ferme des animaux, de George Orwell: nous sommes immédiatement familiers avec son cadre même si nous n’avons jamais vécu sur une ferme, et nous saisissons tout de suite son intention allégorique. Nous nous rendons compte qu’un événement réel, la tragédie de la Russie soviétique sous Staline, va faire l’objet d’une analyse grâce à une fable campée sur une ferme imaginaire. Pourvus de cette connaissance, habités par une certaine attente, nous poursuivons la lecture.

Des livres comme ça, probablement la majorité d’entre eux je dirais, jouent sur une subtile interaction entre le familier et l’étrange. Ce qui est familier amène le lecteur à bord, et puis ce qui est étrange l’emmène ailleurs. Les deux éléments sont nécessaires. Un livre qui lui est totalement familier est ennuyeux. Même le type de fiction le plus stéréotypé tente de projeter un sentiment d’incertitude et puis, à la toute fin, rassure le lecteur ou la lectrice que tout est bien comme il ou elle le souhaiterait, le garçon séduisant la fille, ou le détective attrapant le meurtrier. Par contre, un livre ne peut être totalement étranger au lecteur, sinon il n’aurait pas de point d’accès, y pataugerait puis l’abandonnerait.

La Promenade au phare, de Virginia Woolf, publié en 1927, va vous laisser patauger un peu. Je vous en prie, n’abandonnez pas. Quant à moi, le livre commence à opérer autour de la vingtième page (soit à la page 29 dans l’édition que je vous envoie). Avant cela, vous serez perplexe, peut-être même légèrement contrarié. Tellement de personnages qui vont et viennent, pas d’intrigue évidente en vue, des diversions et des digressions en abondance—où est donc la clarté et le rythme de la bonne vieille littérature victorienne? Mais qu’est-ce que Woolf fabrique donc?

Eh bien, on ne peut l’affirmer avec certitude—la bonne littérature se prêtant toujours à diverses interprétations—mais d’après moi Woolf explore au moins deux choses ici:

1) Elle explore l’esprit, de quelle façon le conscient interagit avec la réalité. L’expérience de Woolf dans ce domaine, avec laquelle j’en suis sûr vous serez familier, en est une de l’intention frappée par l’intrusion, comme un saumon qui remonte le courant. Ses personnages réfléchissent, mais leur pensée est constamment interrompue par des événements qui sont soit d’origine externe—d’autres personnages qui surviennent—ou interne, l’esprit se distrayant lui-même de sa propre réflexion. Je suis certain que vous connaissez le terme ‘stream of consciousness’. La technique narrative de Woolf y ressemble. Ce qu’elle explore, dans La Promenade au phare, n’est pas tant une série ordonnée d’événements—quoiqu’il y en a dans le roman—que l’esprit qui explore ces événements.

2) Elle explore le temps, son effet et l’expérience qu’on en tire, ce qui explique pourquoi elle donne au roman cette cadence qui n’est pas celle du tic-tac régulier d’une horloge, mais plutôt de la réaction subjective des personnages face au temps, qui coule lentement quand les personnages sont absorbés, puis semble sauter des années en un clin d’œil. Est-ce que le temps n’est comme ça pour nous tous, à ramper puis à bondir, comme avance une grenouille?

Ces deux images d’animaux vous aideront sans doute à lire ce livre. Cherchez à reconnaître le saumon et la grenouille dans La Promenade au phare.

La prose de Woolf est dense, détaillée et répétitive, mais d’une façon fascinante. Ce n’est pas surprenant qu’un autre roman de Woolf s’intitule Les vagues. Ce roman est comme ça: apaisant et mystérieux.

Il est toujours plaisant de connaître quelque chose de l’auteur d’un livre. Virginia Woolf était anglaise. Née en 1882, elle s’est suicidée en 1941. Elle avait des accès de folie, était folle de colère la plupart du temps; en d’autres mots, elle a souffert périodiquement d’une maladie mentale et elle était toujours furieuse face aux limitations qui étaient imposées aux femmes. Mais Virginia Woolf était surtout une écrivaine expérimentale audacieuse et une très importante figure de proue du féminisme.

Une indication à la fois de son approche littéraire et de son caractère est son goût prononcé pour le point-virgule. Le point est final et sans subtilité, on peut dire de lui qu’il est masculin. La virgule, par ailleurs, est féminine comme certains hommes veulent que soient les femmes, indéfinie et soumise. Woolf favorise plutôt le signe de ponctuation qui correspond le mieux au lieu où elle voulait se situer en tant que femme et en tant qu’écrivaine, un signe comme une porte d’écluse, une ouverture plus grande que pour un point, mais plus au contrôle que pour une virgule, un signe de ponctuation féministe. Woolf est fameuse pour avoir écrit un essai intitulé Une chambre à soi, où elle décrit les difficultés d’être une écrivaine dans un domaine dominé par les hommes. Eh bien sa prose est comme ça, pleine de pensées qui sont liées entre elles mais n’ont pas leur espace dans la grande pièce étouffante d’une seule phrase; elles habitent plutôt les petites pièces d’une phrase ponctuée par des points-virgules.

Je vous invite à entrer lentement, attentivement, en prenant votre temps, dans les nombreuses pièces de la prose de Virginia Woolf.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

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à venir…