Livre numéro 26: Lettres d’anniversaires, de Ted Hughes

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce recueil de grands poèmes pour marquer
le premier anniversaire de notre club du livre,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Nous marquons vous et moi un anniversaire. Le livre qui accompagne cette lettre est le vingt-sixième que vous ayez reçu de moi. Puisque je vous fais parvenir ces présents littéraires toutes les deux semaines, cela veut dire que notre intime cercle de lecture célèbre son premier anniversaire. Comment nous en sommes-nous tirés? Ça a été une odyssée particulièrement intéressante; elle m’a demandé beaucoup plus de temps que je ne m’y attendais, mais le plaisir que j’y ai pris a soutenu mon ardeur et ma motivation. À ce jour, le résultat: pour moi, une chemise contenant les copies de vingt-six lettres et pour vous un rayon de vingt-huit minces volumes (la différence tient à l’envoi de trois livres à l’occasion de Noël). Si nous jetons un coup d’œil sur votre nouvelle bibliothèque qui va croissant, nous voyons:

13 romans
3 recueils de poèmes
3 pièces de théâtre
4 livres d’essais
4 livres jeunesse et
1 roman en bandes dessinées

écrits (ou dans un cas, édité) par:
1 Russe
5 Britanniques
7 Canadiens (dont 1 Québécois)
1 Indien
4 Français
1 Colombien
2 Suédois
3 Américains
1 Allemand
1 Tchèque
1 Italien, et
1 Irlandais

dont
16 étaient des hommes
9 étaient des femmes,
2 livres dont les auteurs étaient des deux sexes, et
1 livre dont on ne connaît pas le sexe des auteurs (mais mon impression est cependant que ce sont des hommes qui ont composé le Bhagavad Gita)

Trop de romans, trop d’hommes, pas assez de poésie, pourquoi ne vous ai-je pas encore envoyé une seule
œuvre de Margaret Atwood ni d’Alice Munro—au rythme d’un livre toutes les deux semaines, il est difficile d’être représentatif et impossible de faire plaisir à tout le monde. Mais nous sommes en bonne voie. Glenn Gould a dit un jour: “Le but de l’art est de construire au long de toute une vie un état d’émerveillement.” Nous avons encore le temps.

Il semblait approprié à l’occasion de cet anniversaire de vous offrir un livre intitulé Birthday LettersLettres d’anniversaires. Il y a un mot de célébration dans le titre, même si le ton du livre n’évoque guère un gâteau garni d’une petite bougie allumée.

Voici les faits. En 1956, un Anglais de vingt-six ans nommé X épousa une Américaine de vingt-trois ans appelée Y. Ils eurent deux enfants. Leur relation fut lourde de tensions, aggravée par l’aventure amoureuse de X avec une femme nommée Z, et alors, en 1962, X et Y se séparèrent. En 1963, déjà mentalement instable depuis l’adolescence, Y se suicida au gaz. Six ans plus tard, en 1969, Z, qui avait eu entre-temps une enfant de X, une petite fille surnommée Shura, se suicida à son tour, emportant impardonnablement Shura avec elle. Deux faits encore, les derniers: d’abord, comme il était toujours marié à Y quand elle mourut, X devint son exécuteur testamentaire et, deuxièmement, X fut infidèle sa vie durant.

On peut à peine concevoir l’immensité de la douleur que contiennent ces faits anonymes—tourment, chagrin, tristesse, honte, remords. Quelle vie ne serait pas envahie, absolument détruite par une telle douleur? Et est-ce que cette douleur ne serait pas plus grande encore si elle était à la vue de tous, faisait l’objet des commentaires de tout un chacun?

X, c’était Ted Hughes, Y, c’était Sylvia Plath et Z, c’était Assia Wevill et leur douleur collective, l’affreux gâchis que fut leur vie, auraient été perdus et oubliés si les deux premiers n’avaient été des poètes splendides et fameux qui donnèrent expression à cette douleur. Une notoriété additionnelle venait s’ajouter à la situation par le fait qu’on pouvait facilement prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes de cette tragédie. Pourquoi donc la tragédie nous engage-t-elle si souvent à réagir de la sorte? Je suppose que les émotions fortes nous renversent, et que nous nous déplaçons d’un côté ou de l’autre, pour ainsi dire, comme si on esquivait une voiture hors de contrôle, et il faut le passage du temps, l’épreuve de la mémoire, pour que nous portions un regard de sobre tristesse, observions posément et que nous ne souhaitions plus aller vers un parti ou l’autre. De toute façon, il ne faut pas être avocat pour identifier un conflit d’intérêts dans le cas de Hughes comme exécuteur littéraire de Plath, ses douloureux recueils posthumes de poésie et son douloureux journal intime ayant été édités par celui-là même qui avait été la cause d’une grande part de sa détresse, certains allant jusqu’à dire qu’il avait édité les œuvres en ayant à l’esprit d’améliorer sa propre réputation. De plus, le fait qu’il ait détruit le dernier volume de son journal intime, celui où elle racontait les ultimes mois de leur relation, ajoute autant de force aux griefs contre lui. Et que dire de son incessante promiscuité? Comment imaginer que la honte et le remords restreignent si peu la libido?

C’est avec véhémence que les partis se confrontèrent. Jusqu’à sa mort, Hughes fut méprisé par les féministes et par tous ceux qui aimaient Plath, et je doute que la controverse qui entoure leur relation glisse jamais hors de l’attention publique. Qu’y a-t-il à la défense de Hughes? Il y a une réponse facile à cette question: sa poésie.

Qu’on puisse dépeindre l’auteur de Lettres d’anniversaires comme un coureur de jupons impénitent, arrogant et sans remords, pèse bien peu face à la splendeur de sa poésie. Cela rappelle le fait que le grand art, dans son essence, ne tient pas tant de la moralité que du témoignage, par l’attestation de la vie telle que vécue, autant dans les hauteurs de sa gloire que dans les profondeurs de sa turpitude.

La grande poésie tend à faire taire le romancier en moi. Cela prend tant de mots pour faire un roman, des quantités et des quantités de phrases et de paragraphes, et puis je lis un seul grand poème qui ne fait même pas deux pages, et toute ma prose me semble du verbiage. Vous verrez ce que je veux dire quand vous lirez ces poèmes. Ce sont des poèmes narratifs, leur ton est intime, habituellement le “je” parle à un “tu”, le langage est comme du vif-argent, extraordinairement concis, avec des mots simples aménagés d’une manière originale et puissante et il en résulte, poème après poème, non seulement une image claire mais aussi une inoubliable impression. Prenez “Sam”, ou “Your Paris”, ou “You Hated Spain”, ou “Chaucer”, ou “Flounders”, ou “The Literary Life”, ou “The Badlands”, ou “Epiphany”, ou “The Table”. Ou peut-être ce court poème, en ébauche de traduction française:

Caryatides (1)

Que soutenaient ces caryatides?
C’était le premier poème de toi que j’avais vu.
C’était le seul poème que tu aies écrit
Que je n’aie pas aimé avec les yeux d’un étranger.
Il semblait chétif et fragile, ses vers froids.
Comme le théorème d’un piège, tendu pour tuer.
J’ai bien vu. Et le piège ouvert, vide.
Je n’ai ressentie aucun intérêt. Aucune émotion
annonciatrice. Dans ce temps-là, je soutirais
Une assurance prophétique
En ma faveur à partir de n’importe quel signe.
Et tout m’échappait
Dans les visages pâles, rigides, aux yeux bandés
De ces femmes. Je sentais certes leur fragilité:
Friable aluminium brûlé.
Fragiles, comme le manchon d’une lampe à gaz.
Mais je n’ai rien saisi
De la chute massive, sans aucune étoile, à mi-course,
Un ciel de granite tombant
interrompu, comme sur une photo,
Par leurs cheveux.

Ted Hughes était peut-être, aux yeux de celui d’humeur moralisatrice, un salaud, mais le salaud était aussi un formidable barde, sa poésie baignait dans la beauté. Et la preuve en est bien faite dans Lettres d’anniversaires: X a vraiment aimé Y, et s’il peut se trouver une rédemption dans l’art, en voici une.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé


Réponse:

à venir…