Livre numéro 25: The Dragonfly of Chicoutimi, de Larry Tremblay
Le 17 mars, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
cette pièce pour triompher du silence,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il était temps de vous envoyer l’œuvre d’un écrivain québécois, l’œuvre d’un écrivain qui vient de la solitude jumelle du Canada anglais. Il s’agit encore d’une pièce, la deuxième de suite, la troisième en tout. Et pour la deuxième fois—la première c’était Le Petit Prince—je vous envoie un livre en français. Quoique le français deThe Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay soit un peu particulier. Non, ce n’est pas du joual, ou une variante quelconque du français du Québec; il n’y aurait rien là de spécial, on pourrait s’y attendre dans une pièce de théâtre québécoise. Non, c’est plutôt que, si vous y jetez un coup d’oeil, vous allez croire que c’est purement et simplement de l’anglais. Eh bien, ça n’en est pas. La pièce de Tremblay est écrite en français—c’est-à- dire qu’elle a été pensée, sentie, construite et exprimée par un esprit français—mais en utilisant des mots anglais.
Quel est le sens de cette démarche? Est-ce une sorte d’humour, une espèce d’histoire drôle transformée en pièce de théâtre? Non, ce n’est pas cela. La couverture du livre elle-même vous l’indiquera clairement. Reconnaissez-vous l’homme qu’on y voit? C’est Jean-Louis Millette, le grand acteur mort il y a quelques années à peine, bien trop tôt. Il a les bras levés, le visage empreint d’angoisse, le fond de l’image est noir: cette pièce n’est pas une comédie, dit la couverture. The Dragonfly of Chicoutimi est en effet une œuvre d’art sérieuse, qui a été jouée en première, et puis en reprise, par un maître.
Était-ce un geste politique que d’écrire une pièce de nature française mais à l’apparence anglaise? La réponse à cette question pourrait être oui, mais un petit oui, car on peut prêter à toute œuvre d’art des incidences politiques. Dans ce cas, je crois que le fait d’effectuer une lecture politique de la pièce en diminue la portée. La pièce de Larry Tremblay est à la fois bien trop personnelle—c’est le monologue d’un homme qui livre le fond de son âme sur une affaire personnelle—et bien trop universelle pour qu’on la réduise à un tract politique concernant la survie de la langue française au Québec.
Je pense que Tremblay veut marquer la neutralité politique de sa pièce quand Gaston Talbot, celui qui parle à coeur ouvert, dit de lui-même:
once upon a time a boy named Gaston Talbot
born in Chicoutimi
in the beautiful province of Quebec
in the great country of Canada
had a dream…
Quand il décrit les deux endroits avec des qualificatifs également banals—et même un cliché dans le cas du Québec, officiellement “la belle Province”—mon impression est que Tremblay souhaite situer la dualité linguistique de sa pièce au-delà d’une interprétation purement politique. Le rêve dont il parle, d’ailleurs, n’est pas un rêve politique, mais plutôt un songe au sujet de la mère de Gaston Talbot, à l’amour de laquelle il aspire.
Et qu’est-ce que Gaston Talbot, de Chicoutimi, a à dire et pourquoi le dit-il en français rendu en anglais?
Je dirais que The Dragonfly of Chicoutimi est une pièce sur la souffrance et la rédemption, sur ce qu’il faut faire pour se retrouver soi-même. Gaston Talbot est un adulte francophone frappé d’aphasie qui, au moment où on le rencontre, recommence soudain à parler, mais en anglais, plutôt que dans sa langue maternelle. Et ce qu’il raconte, c’est qu’il y longtemps, quand il avait seize ans, il a été amoureux d’un garçon de douze ans nommé Pierre Gagnon-Connally, et qu’ils sont allés tous les deux jouer au bord de la rivière et Pierre lui a demandé d’être son cheval et que soudain Pierre
…catches me
with an invisible lasso
inserts in my mouth an invisible bit
and jumps on my back
he rides me guiding me with his hands on my hair
after a while he gets down from my back
looks at me as he never did before
then he starts to give me orders in English
I don’t know English
but on that hot sunny day of July
every word which comes
from the mouth of Pierre Gagnon-Connally
is clearly understandable
Get rid of your clothes
Yes sir
Faster faster
Et puis quelque chose s’est passé, ce n’est pas clair quoi, un accident, une poussée inexplicable de violence, et Pierre Gagnon-Connally est mort et lui, Gaston Talbot, est tombé dans le silence.
La pièce est un tissu de mensonges avoués et d’inventions. La première chose qu’affirme Gaston Talbot est “I travel a lot”. Plus tard, il admet qu’il n’a jamais voyagé nulle part. Puis racontant son rêve, il dit d’abord qu’il avait un visage, un “Picasso face”, puis il admet que non, que c’était un autre visage. Gaston Talbot se sert de ces mensonges comme d’un bouclier, et grâce à eux il s’approche doucement de la vérité. Les mots anglais sont donc une autre forme de mensonges qui révèlent la vérité et lui permettent de chercher ce qui l’a poussé vers le pire des abîmes de tous: le silence.
Comme je l’ai fait pour le quatrième livre que je vous ai fait parvenir, À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré, d’Elizabeth Smart, je vous suggère de lire The Dragonfly of Chicoutimi à voix haute. Mieux encore, vous devriez le lire une première fois en silence, comme si vous étiez Gaston Talbot avant le début de la pièce, et puis le lire à voix haute, comme si vous étiez Gaston Talbot mourant d’envie de s’exprimer.
La pièce soulève bien sûr les questions de la langue et de l’identité, de ce que signifie s’exprimer dans une langue plutôt que dans une autre. Les langues ont évidemment des points de repère culturels, mais ils peuvent changer. Prenez l’anglais, parlé et acquis pleinement par tant de gens autour du monde qui ne sont pas de culture anglaise. Mais cette pièce amène cette question à un niveau plus personnel. Gaston Talbot réussit à revenir vers son douloureux passé et à dire ce qu’il a à dire grâce à un subterfuge bilingue. C’est la saisissante et émouvante conclusion de l’œuvre: la vue de la vérité à travers un masque.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…