Livre numéro 24: En attendant Godot, de Samuel Beckett

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un chef-d’oeuvre moderniste,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

C’est curieux, mais le livre que je vous envoie en ce début de mars, une pièce de théâtre, seulement la deuxième oeuvre dramatique que je vous fais parvenir, en est une que je ne n’aime pas vraiment. Elle m’a toujours agacé. Cela ne veut pas dire pour autant que ce n’est pas une bonne pièce, ou même une grande pièce. En effet, le fait qu’elle continue de me déranger confirme sa grandeur, d’une certaine manière, car si je vous disais avec assurance “Ceci est un chef-d’oeuvre”, cela voudrait dire que j’ai une opinion établie à son sujet, une compréhension solide, que la pièce se tient pour moi comme une statue sur son piédestal, noble, guindée et aucunement dérangeante. Or, En attendant Godot, de Samuel Beckett, n’est rien de tout cela.

Pour confirmer davantage que j’ai tort quant à mon opinion sur Godot, j’ajouterai que même si la pièce a été écrite à la fin des années quarante, elle ne vous paraîtra aucunement vieillotte quand vous la lirez. Voilà bien une réussite considérable. C’est une évidence de dire que les pièces sont faites de dialogues. Il n’y a pas de prose qui enveloppe le tout pour fournir un contexte. On pourrait croire que le cadre d’une pièce serait l’équivalent des descriptions qu’on lit dans un roman et qui campent l’histoire, mais ce n’est pas le cas. Bien des pièces historiques et des opéras sont remis en scène dans des cadres que leur auteur ou leur compositeur n’aurait jamais imaginés, et on ne perd rien de leur sens pour autant. Macbeth de Shakespeare a du sens pour le spectateur même s’il n’est pas joué sur fond de château. C’est le dialogue qui porte totalement sur ses épaules la signification et le développement d’une pièce.  Mais notre façon de parler change avec le temps, et certains mots et certaines expressions avec lesquels le dramaturge était familier nous semblent dépassés de nos jours.

De plus, le propos des pièces est essentiellement les relations, les sentiments ressentis entre les personnages, manifestés dans ce qu’ils se disent l’un à l’autre et dans leur comportement, et certaines relations ont aussi changé au cours de l’histoire. Finalement, les pièces sont situées dans un lieu précis et littéral, les acteurs portent des costumes et se déplacent dans des décors que nous voyons de nos yeux, et non dans l’imaginaire que crée en nous la prose. De quelle manière ces deux derniers points font de la plupart des pièces de théâtre un produit plus périssable, le souvenir des vieux feuilletons de télévision des années 1970 vous en donnera une preuve claire. Vous souvenez-vous, M. Harper, de Ma sorcière bien-aimée, au sujet d’une sorcière nommée Samantha qui vivait dans une banlieue avec son mari, Jean-Pierre, et leur fille, Tabatha? J’adorais cette émission quand j’étais petit. Il y a quelques années, j’en ai revu un épisode par hasard—et j’ai été consterné. Le sexisme m’a semblé flagrant, avec Jean-Pierre qui cherchait toujours à empêcher Samantha de se servir de ses pouvoirs magiques et Samantha, la bonne et docile épouse, qui tentait toujours d’obéir. Et la façon que les personnages avaient de s’habiller, de se coiffer—cela, au moins, c’était innocemment ridicule. Vous voyez ce que je veux dire. Ce qui était rafraîchissant et drôle dans le temps est devenu vieillot et gênant. Les femmes sont maintenant plus libres d’utiliser leurs pouvoirs magiques et tout le monde s’habille différemment. En témoignant d’une façon aussi précise d’une époque, d’un lieu et d’un jargon, de nombreuses pièces se destinent à la même fugacité que les journaux.

Il est très fort, le dramaturge qui peut s’adresser à ceux et celles de son temps ainsi qu’à nous. Shakespeare y arrive, d’une manière imposante. Même si un étudiant ne sait pas ce qu’est un “thane”, et même si les rois ne règnent pas en 2008 comme ils le faisaient en 1608 ne change en rien la puissance et la signification actuelle de la pièce écossaise. En attendant Godot a aussi réussi à parler à toutes les époques jusqu’ici. Même si la première a eu lieu en 1953, les singeries, les rêvasseries et les préoccupations de Vladimir et d’Estragon vous sembleront quand même drôles, déconcertantes, pénétrantes, affolantes et encore actuelles.

La pièce traite de la condition humaine, ce qui, dans la vision réductrice qu’en a Beckett, veut dire que la pièce est surtout sur rien. Deux hommes, ceux que je viens de mentionner, Didi et Gogo en termes familiers, attendent parce qu’ils pensent avoir un rendez-vous avec un certain Godot. Ils attendent et ils parlent et ils se désespèrent, sont interrompus deux fois par deux fous qui s’appellent Pozzo et Lucky, et puis ils continuent d’attendre, de parler et de se désespérer. C’est à peu près cela. Pas d’intrigue, pas de véritable développement, pas de conclusion. Il en va de même du cadre réduit à fort peu de choses: rien qu’un simple arbre solitaire le long d’un chemin de campagne désert. Les seuls accessoires qu’on puisse noter sont des bottes, des chapeaux melon et une corde.

Essentiellement, deux heures d’un rien qui est bon et profond, pessimiste et drôle. Beckett cherchait à dépouiller toutes les vanités de notre existence et à voir ce qui est élémentaire. Voilà justement ce qui fait d’En attendant Godot une oeuvre à la fois grande et exaspérante, quant à moi. Il y a par exemple cette réplique prononcée par je ne sais plus quel personnage: “On accouche à cheval sur un tombeau.” Je suppose que c’est vrai. Si la mort interrompt la vie, quelle valeur peut bien avoir la vie? Si nous devons éventuellement tout abandonner, pourquoi nous accrocher à quoi que ce soit au départ? Cette sorte de pessimisme est le poids que doivent porter ceux qui ont été témoins de périodes terribles (Beckett vécut en France durant l’occupation allemande) et c’est aussi le plaisir des étudiants universitaires qui vivent les affres de l’angoisse de la jeunesse. Je réalise que ma vie ne va pas durer plus que celle d’une feuille d’arbre, mais qu’entre le moment où je connais la fraîcheur et la gloire à la cime de mon arbre et celui où je suis jaune sous le râteau du Temps, il y a de bons moments à vivre.

Samuel Beckett a partagé sa vie avec la même femme, Suzanne Beckett, née Descheveaux-Dumesnil, pendant plus de cinquante ans. Et il semble qu’il ait été un fan et un joueur enthousiaste de tennis. Dans ces deux passions, je saisis une contradiction entre ce que cet homme a écrit et ce qu’il a vécu. S’il prenait plaisir et avait l’énergie de frapper une bondissante balle jaune au-dessus d’un filet, s’il avait la joie et le réconfort de savoir que quelqu’un l’attendait à la fin de chaque journée, à quoi tenait donc son désespoir? Une épouse et le tennis, que pouvait-il attendre de plus de la vie? Et tout cela, à part l’exploration des idées de ceux qui réduisent la mort à un simple seuil qu’il faut franchir,  rien qu’un interstice auquel il faut faire attention entre le train de la vie et le quai de l’éternel.

Et pourtant, je sais qu’En attendant Godot est une grande pièce. Vous allez le constater en la lisant. C’est un chef-d’oeuvre. Elle accomplit ce qu’aucune autre pièce n’avait accompli avant elle.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé


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à venir…