Livre numéro 23: Artistes et modèles, d’Anaïs Nin
Le 18 février, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une œuvre osée,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
C’était la Saint-Valentin il y a quelques jours à peine et nous venons de traverser une longue période de froid intense en Saskatchewan—deux bonnes raisons pour vous envoyer quelque chose qui réchauffe.
Anaïs Nin—quel joli nom—vécut de 1903 à 1977 et elle fut l’auteure de nombreux romans que je ne connais pas: Les Miroirs dans le jardin, Les Enfants de l’albatros, Le Cœur aux quatre logis, Une espionne dans la maison de l’amour et Barque solaire forment un roman-fleuve intitulé Les Cités intérieures (1959). Elle a aussi publié les romans La Maison de l’inceste (1936), La Séduction du Minotaure (1961) et Collages (1964), et un recueil de nouvelles, La cloche de verre. Le seul plaisir que ces livres m’aient donné a été de me demander quel en était le sujet. De quoi peut bien traiter un roman qui s’intitule Barque solaire? Qu’était l’albatros et qui étaient ses enfants?
Nin est surtout connue pour la publication de son journal, qui couvre chaque décennie de sa vie sauf la première (et encore, elle ne l’a ratée que de peu puisqu’elle a commencé à écrire son journal à onze ans). Elle est née en France, a longtemps vécu aux États-Unis, elle était très belle et cosmopolite, elle en est venue à connaître bien des personnalités intéressantes et fameuses, dont l’écrivain Henry Miller, toutes personnes dont elle a parlé et qu’elle a décrites dans son journal. L’importance de ce journal tient au fait que la voix féminine a souvent été maintenue sous silence ou ignorée—elle l’est encore—et qu’un long monologue féminin détaillé qui couvre toute la première moitié du XXe siècle est chose rare.
Et Anaïs Nin a écrit des textes érotiques. De la littérature osée. Des textes pervers diront certains. De pleines pages où les femmes ne sont pas mouillées parce qu’il pleut et les hommes ne sont pas durs parce qu’ils sont cruels. Artistes et modèles, qui réunit deux nouvelles tirées de ses recueils d’écrits érotiques Vénus érotica et Les Petits oiseaux, voilà le livre que je vous envoie aujourd’hui. Cela peut fort bien vous laisser froid, M. Harper, de lire l’histoire de Mafouka l’hermaphrodite peintre de Montparnasse et de ses colocataires lesbiennes, ou celle de l’éveil sexuel du modèle d’un peintre de New York, mais il vaut la peine de rappeler que s’il est souvent utile de couvrir notre corps et notre cœur de vêtements—il fait 23 degrés Celsius sous zéro dehors, au moment où je vous écris ces lignes—ces vêtements risquent aussi de cacher, et même d’enterrer une partie essentielle de nous-mêmes, une partie qui n’est pas douée de pensée, mais plutôt de sensations. Les vêtements sont l’apanage les plus habituel de la vanité. Nus, nous sommes honnêtes. C’est la qualité essentielle de ces sulfureuses histoires de Nin; même si elles pourraient avoir été inventées ou enjolivées, elles sont honnêtes. Elles affirment: voici une partie de ce que nous sommes—la nier, c’est nous nier nous-mêmes.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…