Livre numéro 22: Pensées, de Marc Aurèle
Le 4 février, 2008
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
le livre d’un autre chef de gouvernement,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Tout comme vous, Marc Aurèle était chef de gouvernement. En 161 ap.J.-C., il devint empereur romain, le dernier des “cinq bons empereurs”—Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle—qui régnèrent pendant 84 ans de paix et de prospérité, soit de 96 à 180 ap.J.-C., ère de l’apogée de l’Empire romain.
Rome mérite qu’on l’étudie. Comment une petite ville au bord d’une rivière devint-elle le centre de l’un des empires les plus puissants que le monde ait connu, en venant à dominer des milliers d’autres petites villes également au bord de rivières, nous enseigne de nombreuses leçons. On ne peut douter que Rome ait été puissante. La dimension même que l’empire atteignit coupe le souffle: depuis l’estuaire du Forth jusqu’à l’Euphrate, du Tage jusqu’au Rhin, s’étendant jusqu’en Afrique du Nord, les Romains ont pendant un temps régné sur la plus grande partie du monde qui leur était connu. Ce qu’ils ne dominaient pas n’en valait pas la peine, pensaient-ils: ils laissèrent ce qui se trouvait au-delà de leurs frontières aux “barbares”.
Une autre mesure de leur grandeur tient à l’influence romaine qu’on continue de ressentir jusqu’à aujourd’hui. Le sabir local de Rome, le latin, devint la langue maternelle de presque toute l’Europe, et l’italien, le français, l’espagnol et le portugais continuent d’être parlés partout au monde. (Les hordes germaniques d’au-delà du Rhin, entre-temps, réussirent à patronner une seule langue internationale, qui a prospéré, certes, l’anglais.) Nous devons également à Rome notre calendrier, avec ses douze mois et ses années de 365 jours et un quart; les noms des sept jours de la semaine remontent tous à l’époque romaine; et même si nous n’utilisons plus que sporadiquement le système de chiffres romains ( i, ii, iii, iv, v, vi…), nous avons conservé l’usage de l’alphabet de 26 lettres.
Malgré sa puissance et sa force, l’Empire romain nous impose une autre leçon: comment il s’est évanoui. Les Romains ont contrôlé d’immenses et lointaines régions pendant des siècles mais maintenant leur empire a totalement disparu. Un Romain, de nos jours, est simplement une personne qui vit à Rome, une ville qui est belle par son amoncellement de ruines. Ce fut bien là le sort de tous les empires: romain, ottoman, britannique, soviétique, pour ne nommer que quelques empires européens. Quel sera le prochain empire à disparaître, le prochain à poindre?
L’intérêt qu’il y a à lire les Pensées de Marc Aurèle, le livre que je vous envoie cette fois-ci, tient autant à son contenu qu’à la connaissance de celui qui l’a écrit. L’histoire de l’Europe nous a habitués à voir un monarque après l’autre monter sur le trône pour aucune autre raison qu’une filiation directe, ne laissant aucun rôle au talent ou à la compétence. De là cette chaîne sans fin de personnalités médiocres—et je suis charitable—qui en sont venus à gouverner et à mal gérer de nombreuses nations européennes. Ce n’est pas ainsi que Marc Aurèle accéda au pouvoir. L’empereur Antonin le Pieux, dont il a hérité du trône, n’était pas son père biologique.
Et Marc Aurèle ne fut pas élu non plus. Il fut plutôt choisi. Les empereurs romains léguaient leur empire à leur fils, mais ce lien qui les unissait était rarement biologique. Ils désignaient leur successeur de par un système autoritaire, mais flexible: l’adoption. Marc Aurèle devint empereur parce qu’il fut adopté par l’empereur en place. Chaque empereur choisissait pour lui succéder celui qu’il voulait parmi les nombreux membres talentueux se faisant concurrence au sein de l’élite très diversifiée de Rome. Les membres de cette classe étaient souvent parents, mais il fallait tout de même qu’ils fassent leurs preuves s’ils voulaient avancer dans le monde.
En cela, la société romaine ressemblait beaucoup aux démocraties modernes de nos jours, avec ses élites imbues de principes et bien instruites qui cherchaient à perpétuer le système et, avec lui, se perpétuer elles-mêmes. La Rome d’alors, de certaines manières, ne semble pas si différente de l’Ottawa, du Washington ou du Londres d’aujourd’hui. À côté de ce que j’appellerais franchement l’étrange abîme de l’essentiel de l’histoire européenne, peuplée d’Européens pensant et se comportant de façon que nous comprenons à peine selon nos critères contemporains, il est surprenant de découvrir un peuple qui, il y a deux mille ans, pensait, luttait, discutait, affichait des principes qu’il dilapidait, et ainsi de suite—imaginez, un peuple en apparence exactement comme nous. De là l’intérêt inépuisable de l’histoire romaine.
Marc Aurèle était donc un homme de grand talent choisi pour devenir empereur de Rome. En d’autres mots, un politicien, et, comme vous, il était très occupé; il a passé une grande partie de son temps à se battre contre les hordes barbares aux frontières de l’Empire. Mais en même temps, c’était un homme de réflexion—avec un penchant pour la philosophie—qui mettait ses pensées par écrit. C’était en effet un écrivain.
L’empereur Marc Aurèle était un stoïcien et quelques-unes de ses affirmations sont plutôt sombres: “Tu auras bientôt oublié le monde, et bientôt le monde t’aura oublié” est l’une de ses déclarations caractéristiques. Il fait grand cas dans ses méditations du côté éphémère du corps, de la gloire, des empires, d’à peu près tout. Encore et encore, Marc Aurèle se pousse lui-même à des niveaux toujours plus élevés de pensée et de conduite. Tout cela est fortifiant, salutaire. À bien des titres, c’est un livre parfait pour vous, M. Harper. Un livre pratique pour penser, pour être et pour agir, écrit par un roi-philosophe.
C’est aussi le genre de livre qu’on ne lit pas tout d’une traite, de la page 1 à la page 163. Il n’y a pas de narration continue, pas d’argumentaire qui se développe. Les Pensées sont plutôt des réflexions indépendantes divisées en douze livres, chacun étant divisé en points numérotés qui vont d’une ligne à quelques paragraphes. Le livre se prête à une série de courtes visites au hasard. Je vous suggère d’inscrire un point en marge de chaque pensée que vous lirez. Ainsi, avec le temps, vous les aurez toutes lues.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…