Livre numéro 21: Le violoncelliste de Sarajevo, de Steven Galloway

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une œuvre pour la personne tout entière,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Vous vous êtes peut-être parfois demandé comment je fais le choix des livres que je vous envoie. Pourquoi ne pas répondre à cette question dans cette lettre.

Tout livre obéit à une convention ou à une autre—que ce soit celle du roman ou celle de la  biographie—et toutes les phrases y sont, soit conventionnelles du point de vue grammatical ou à l’inverse, elles tiennent peu ou pas compte de ces conventions. Il est rare, très rare l’écrivain réellement non conformiste, et le plus souvent sa révolution se situe à un niveau seulement, affectant, disons, sa perspective et il reste fidèle à la convention en ce qui concerne la ponctuation. Un écrivain qui s’éloigne du conventionnel à trop de niveaux court le risque de faire fuir son lecteur, qui perd pied dans un territoire si accidenté et qui abandonne sa lecture. Finnigan’s Wake, de l’auteur irlandais James Joyce, est un exemple des difficultés d’une nouveauté si complète.

Un livre émerge d’une convention, donc, tout comme les catégories de la pensée qui président à la création des livres: art, histoire, géographie, science, etc. Voila ce qui nous  plaît, à nous les humains. Nous aimons les phrases bien ordonnées et les livres de même, tout comme nous aimons les rues en ordre et les gouvernements bien ordonnés.  Ce qui ne veut pas dire que nous sommes des êtres sans audace. Nous somme audacieux; en fait, il n’y a pas plus audacieuse créature sur la Terre que l’homme. Prenons un exemple non littéraire: à la fin des années 60 les Américains ont rassemblé en un tout les conventions de la science, de l’ingénierie, du management et des finances et ont ainsi réussi à atteindre le but extrêmement non conventionnel de lancer sur la Lune deux de leurs citoyens.

Revenons aux livres. Ils sont les produits d’une convention, mais il y a de nombreuses conventions. J’en ai déjà mentionné deux, le roman et la biographie, issues de deux autres conventions: la fiction et la non-fiction. Dans chacune, il y a des sous-conventions, des catégories, des genres. Je vous ai plutôt envoyé des ouvrages de fiction que de non-fiction parce que les premiers offrent une interprétation plus achevée de la vie. Que veux-je dire par là? Je veux dire que la fiction est à la fois plus personnelle et plus synthétique que la non-fiction. La fiction engage la personne tout entière. Un roman traite de la Vie elle-même, alors que l’histoire s’en tient à un exemple particulier de vie. Un grand roman russe—souvenez-vous du Tolstoï que je vous ai envoyé—aura toujours une résonance plus universelle qu’une grande histoire de la Russie; on en vient à penser que celui-là parle d’une certaine manière de soi-même, alors que celle-ci concerne quelqu’un d’autre.

C’est donc là ma première règle: il doit s’agir d’une œuvre de fiction. Mais il y a plusieurs types d’œuvres de fiction. Il y a le roman littéraire, le thriller, le roman noir, la satire, etc. Comme vous ne m’avez pas encore fait connaître vos goûts en littérature, et comme ce n’est pas mon rôle de juger de ce que vous devriez lire, je n’ai exclu aucun genre littéraire. Avant tout, n’importe quel livre que je vous envoie doit être bon; c’est-à-dire qu’une fois que vous l’aurez lu, vous devrez vous sentir plus sage, ou en tout cas plus éclairé.  Ou pour le formuler autrement, comme je vous le disais il y a plusieurs mois, tous ces livres doivent faire accroître votre sens de la quiétude.

Les autres considérations sont simples: (1) je vous envoie des livres courts, en général de moins de deux cents pages. Vous êtes probablement plus occupé que quiconque, et vous devez avoir le sentiment que vous l’êtes de façon plus importante. Je crois que c’est une illusion. Comme un ami me l’a dit un jour, la seule chose qui va passer à l’histoire, c’est notre manière d’élever nos enfants. La vie du peuple canadien est déterminée et construite par chacun des Canadiens et Canadiennes, un petit geste à la fois. Il y a vingt-quatre heures dans une journée et chacun d’entre nous choisit comment remplir ces heures. Il n’y a pas une heure de l’un qui soit plus importante qu’une heure de l’autre. Il est par ailleurs plus difficile de saisir le contenu d’un volume de huit cents pages en fragments de quinze minutes qu’un mince roman;

(2) pour la même raison que vous ne vous attribuez probablement pas de longues périodes de plusieurs heures pour plonger votre esprit dans une histoire complexe, je vous envoie des livres qui sont clairs;

(3) je vous envoie des livres très diversifiés, qui vous donneront preuve de tout ce que la parole peut accomplir. Au rythme d’un livre toutes les deux semaines, cette exigence est plus difficile à satisfaire. Il y a tellement de bons livres dans le monde, M. Harper. Mais il faut que je me restreigne. J’ai commencé par des livres qui datent, cherchant à élaborer des fondations, et à partir de là, je vais construire jusqu’à ce que j’arrive à des livres issus de nos nations plutôt jeunes que sont le Canada et le Québec.

À l’intérieur de ces vastes paramètres, je choisis les livres que je vais vous faire parvenir spontanément, presque par hasard, simplement parce qu’ils me semblent pouvoir vous intéresser. Et j’écoute parfois les suggestions des autres, comme je l’ai fait il y a deux semaines avec Pouvoirs de l’imagination de Northrop Frye (Est-ce que cette œuvre vous a plu, d’ailleurs?)

Mais certaines règles sont faites pour être brisées, et le livre de cette semaine en est un exemple. Le violoncelliste de Sarajevo de Steven Galloway possède un langage clair, mais il est un tant soit peu trop long pour notre mesure (cinquante-huit pages au-delà de la limite); c’est une œuvre canadienne et elle est tellement récente qu’on pourrait dire qu’elle est prénatale: elle n’a même pas encore été publiée.  Ce roman doit sortir en avril de cette année. L’édition toute simple que vous avez entre les mains  est ce que les éditeurs appellent un tirage d’essai. On l’envoie à des libraires, à des journalistes, à des clubs de lecture afin de créer de l’intérêt et un certain enthousiasme autour d’un livre avant même sa publication— c’est un peu comme les politiciens qui font la tournée des barbecues pendant l’été précédant une élection. Le public général des lecteurs ne voit habituellement pas de tels tirages. Ce que vous avez en mains est donc un objet rare.

Et c’est également un grand et puissant roman qui illustre comment des gens peuvent maintenir leur humanité ou la reconquérir quand ils font face à des contraintes extrêmes. Je suis sûr que vous allez entendre parler du Violoncelliste de Sarajevo par d’autres personnes que moi. L’intrigue se déroule durant le brutal siège de la ville bosniaque de Sarajevo au début des années 1990. Cette histoire a fait les manchettes pendant des années, mais je pense que la plupart d’entre nous l’avons suivie de manière léthargique, en nous demandant comment les gens pouvaient se faire de telles choses les uns aux autres. Eh bien, le roman de Galloway explique comment. Ce livre est une œuvre de fiction accomplie: il vous met face à une situation qui peut vous être étrangère, vous la rend familière et vous amène à la comprendre. C’est ce que je veux dire quand je dis que la fiction engage “la personne tout entière”. En lisant Le violoncelliste de Sarajevo vous êtes là en imagination, à Sarajevo, tandis que les obus de mortier tombent et que les snipers cherchent à vous descendre au moment où vous traversez une rue. Votre esprit voit tout, votre sens moral est outré: toute votre humanité est mise à contribution.

Tout en étant une vision réfléchie issue de la réalité, Le violoncelliste n’est pas du journalisme. Il y a une fine intention qui est tissée dans les mailles de la narration réaliste de ses trois principaux personnages. C’est ce que vous verrez en lisant la dernière ligne du roman, qui est magnifique.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un tirage d’essai dédicacé


Réponse:

à venir…