Livre numéro 20: Pouvoirs de l’imagination, de Northrop Frye

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui défend l’essentiel,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

J’espère que votre famille et vous avez passé un beau Noël et que vous revenez au travail avec un esprit et un cœur revigorés. Mon impression est que nous allons être très occupés, vous et moi, en 2008. J’ai un livre à terminer et vous avez un gouvernement à diriger. Nous espérons bien recevoir de bonnes critiques pour notre travail respectif.

J’ai séjourné à Moncton à la fin de novembre dernier, afin de participer à une série d’événements organisés par le Festival littéraire Northrop Frye, qui a lieu annuellement dans cette ville en avril. Une personne m’a demandé, avec un très joli accent acadien: “As-tu lu The Educated Imagination de Northrop Frye?”

Je n’avais pas lu Pouvoirs de l’imagination de Frye. De fait, je n’avais rien lu de lui. Northrop Frye—et je l’apprends en vous le disant, en me renseignant—a vécu de 1912 à 1991, passant ses années de formation à Moncton (d’où le nom du Festival) et l’essentiel de sa vie adulte à l’Université de Toronto, où il a été un formidable phare. Frye était un critique littéraire de niveau mondial qui a publié des oeuvres telles que Fearful Symmetry: A Study of William Blake; Anatomie de la critique; et Le Grand Code: La Bible et la Littérature. Il a vécu une vie intellectuelle fascinante, essentiellement nourrie par la littérature, et il a beaucoup donné à ses étudiants et à ses lecteurs. Il fut un grand penseur, un grand professeur, un grand Canadien.

Il faut que je vous explique pourquoi je n’avais pas, jusqu’ici, lu Frye. Ce n’était pas de la paresse intellectuelle. C’était plutôt une décision consciente. Frye, je le répète, était critique littéraire. Il observait la littérature, il voyait à travers la littérature, y notant des symboles récurrents, des structures sous-jacentes, des métaphores universelles. Tout cela est captivant, bien sûr—mais pas pour le jeune homme que j’étais quand j’ai commencé à écrire. La connaissance de soi est souvent une bonne chose—cela vous apprend où sont vos limites—mais un surcroît trop tôt peut gâter l’artiste naissant en vous si cela vous donne le sentiment que vous n’avez rien d’original en votre centre même, que vous n’êtes qu’une pâte destinée à un moule. Alors, je ne voulais, tout comme maintenant, qu’écrire, créer, inventer. Je ne voulais pas qu’on me dise ce que j’étais en train de faire, qui je répétais, à quelle convention j’obéissais. Pourquoi prendre conscience de moi-même si cela devait m’empêcher d’écrire?  J’évitais donc la critique littéraire, ces mots et ces livres qui risquaient de souffler la petite flamme de ma créativité. Le trope était trop pour moi.

Mais tout de suite après sa question au joli accent, l’Acadienne m’a remis le livre en question, The Educated Imagination de Northrop Frye. Elle a pensé à ce présent à cause du petit club du livre que nous menons, vous et moi. Elle s’est demandé si ce livre ne vous plairait pas. (Il faut que je vous le dise: je reçois constamment des suggestions de livres à vous envoyer). J’ai senti qu’il ne serait pas poli de ne pas lire un présent aussi généreux. Et puis maintenant que j’ai publié trois livres et que mon quatrième est presque terminé, je devrais bien pouvoir supporter qu’un critique littéraire tourne un miroir vers moi.

Eh bien, je suis heureux de vous dire que j’ai lu le livre et que je suis toujours debout. Pouvoirs de l’imagination a été une lecture très intéressante et je pense qu’elle pourrait l’être encore plus pour vous.  Frye, dans ce livre court et fluide comme un discours—il s’agit en effet de six allocutions qu’il a prononcées dans le cadre des Conférences Massey de 1962—parle du rôle de la littérature dans l’éducation et dans la société, se demandant si celle-là est nécessaire à celles-ci.

Elle est certainement nécessaire; Frye en débat de manière persuasive. Tout aboutit au langage et à l’imagination. Frye explique que quel que soit l’usage que nous fassions du langage, que ce soit pour nous exprimer dans la pratique, pour communiquer une certaine information ou pour notre propre plaisir créatif, il faut que nous ayons recours à notre imagination. Comme il le dit lui-même: “La littérature parle le langage de l’imagination, et l’étude de la littérature est censée former et améliorer l’imagination. Mais nous utilisons continuellement notre imagination: elle est présente dans toute notre conversation et dans la vie pratique: elle produit même des rêves pendant que nous dormons. Nous n’avons donc de choix qu’entre une imagination bien ou mal entraînée, que nous ayons lu de la poésie ou non.” L’imagination n’est pas l’apanage exclusif des écrivains. Elle appartient à tous. Ailleurs, Frye dit: “La tâche fondamentale de l’imagination dans la vie ordinaire… c’est de produire, à partir de la société dans laquelle nous vivons, une vision de la société au sein de laquelle nous voulons vivre.” Cette déclaration a d’évidentes conséquences politiques. Vous voyez donc pourquoi je disais que ce livre pourrait vous intéresser.

L’une des dichotomies classiques de l’existence est celle de la tête et du coeur, de la pensée et du sentiment, de la raison et de l’émotion. Ce n’est pas sans vérité, mais je me demande quelle est l’utilité de cette division. On pourrait penser qu’un mathématicien absorbé par son travail est totalement raisonnable alors que quelqu’un en larmes sur la scène d’un terrible accident est totalement émotif, mais pouvons-nous par ailleurs faire une différence aussi claire entre les deux? Frye croyait qu’il s’agissait là de manières différentes d’utiliser son imagination, que l’imagination est le fondement des deux. Et meilleure, plus fertile est notre imagination, plus nous serons aptes à être à la fois raisonnables et sensibles. Si vastes et si profonds que soient nos rêves, ainsi peut-il en être de notre réalité. Et il n’y a pas de meilleur maître que la littérature pour entraîner cette partie vitale de nous mêmes.

L’imagination, donc, c’est là que tout commence, et pour vous et pour moi.

Je vous souhaite une bonne année.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé


Réponse:

à venir…