Livre numéro 18: La Métamorphose, de Franz Kafka
Le 10 December, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un récit édifiant, d’une certaine manière,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Le livre qui est joint à cette lettre est l’une des grandes icônes littéraires du 20e siècle. Si vous ne l’avez pas déjà lu, vous en avez sûrement entendu parler. L’histoire qu’il raconte—celle d’un représentant de commerce anxieux et consciencieux qui un matin s’éveille transformé en un gros insecte—est tout à fait fascinante et par là divertissante. Les considérations pratiques qu’impose une telle transformation—la nouvelle diète, la nouvelle dynamique à l’intérieur de la famille, l’improbabilité de trouver un emploi, et tout le reste—sont toutes poursuivies jusqu’à leur aboutissement logique. Mais le fait que Gregor Samsa, le représentant de commerce en question, continue d’être dans son cœur la même personne, d’être habité de la même âme, toujours sensible à la musique, par exemple, est aussi clairement défini. Et quant à tout ce que cette allégorie veut dire, cette idée de s’éveiller insecte, c’est au lecteur d’en décider.
Franz Kafka publia La Métamorphose en 1915. Ce fut l’une de ses rares œuvres à paraître de son vivant, car il était déchiré par l’incertitude au sujet de son écriture. Au moment de mourir de tuberculose en 1924, il demanda à son ami et exécuteur littéraire, Max Brod, de détruire tous ses écrits non publiés. Brod ignora cette volonté et fit le contraire: il les publia tous. Trois romans inachevés furent édités: Le Procès, Le Château et Amerika mais à mon avis ses nombreuses nouvelles sont meilleures, et non seulement parce qu’elles avaient été achevées.
La vie de Kafka, et plus tard son œuvre, ont été dominées par un personnage, celui de son père dominateur. Homme vulgaire qui n’accordait de valeur qu’au succès matériel, il trouvait incompréhensibles les penchants littéraires de son fils. Kafka tenta d’obéir et d’entrer dans le moule auquel son père voulait le réduire. Il travailla presque toute sa vie, et non sans un certain succès professionnel, à l’Institut d’Assurance des accidents du travail du Royaume de Bohème (est-ce que ça ne donne pas l’impression de venir, justement, eh bien, de Kafka?). Mais travailler toute la journée pour vivre, puis plancher le soir sur son écriture pour se sentir vivant, l’épuisait et lui coûta finalement la vie. Il avait à peine quarante ans quand il mourut.
Kafka introduisit dans notre époque un sentiment qui ne nous a pas encore quittés: l’angoisse existentielle. Jusqu’alors, la misère était matérielle, elle se faisait ressentir dans le corps. Pensez à Dickens et à la misère des pauvres qu’il décrivait; le succès matériel était la voie pour s’en sortir. Mais chez Kafka, c’est de la misère de l’esprit dont il s’agit, un effroi qui vient de l’intérieur de soi et qui ne part pas, même si on a un emploi. L’aspect dysfonctionnel du 20e siècle, l’effroi qui vient du travail bêtifiant, des règlements constants, pénibles, mesquins, l’effroi qui surgit de la grisaille de l’existence capitaliste urbaine, où chacun d’entre nous n’est rien d’autre qu’un simple rouage de la machine, c’est ce que Kafka a révélé. En avons-nous fini avec ces préoccupations? Sommes-nous sortis de notre anxiété, de notre isolation, de notre aliénation? Hélas, je crois que non. Kafka nous parle toujours.
Kafka mourut sept mois après l’apparition publique d’Adolf Hitler—le putsch échoué “de la brasserie” à Munich, où le vilain petit caporal autrichien essaya prématurément de prendre le pouvoir, eut lieu en novembre 1923—et ce chevauchement a quelque chose de prophétique, comme si ce que Kafka ressentait, Hitler le mettait en œuvre. Le chevauchement est encore plus triste: les trois sœurs de Kafka moururent dans les camps de concentration nazis.
La Métamorphose offre une captivante et sombre lecture. Sa prémisse peut sembler un trait d’humour noir, mais l’histoire dans sa totalité efface tout sourire possible. L’une des manières de lire La Métamorphose serait de la traiter comme un avertissement. Une telle aliénation entre ses pages fait qu’on aspire à l’authenticité en échange.
Noël approche. Je vais voir si le prochain livre que je vous enverrai ne pourrait pas être un peu plus joyeux pour s’assortir à la saison des Fêtes.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.J. : un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…