Livre Numéro 17: L’Île veut dire Minago, de Milton Acorn

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre d’un révolutionnaire insulaire,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

J’avais appris en grandissant le titre qu’on donnait familièrement à  Milton Acorn: le Poète du Peuple. Je prenais pour acquis que c’était parce que sa poésie était terre à terre, que sa langue était claire, que son sens venait des profondeurs accessibles de l’expérience commune. Ce que je n’ai pas réalisé jusqu’à beaucoup plus tard, c’était que le Poète du Peuple possédait également un côté politique mordant. Cette dernière qualité est parfaitement claire dans le livre qui accompagne cette lettre, L’Île veut dire Minago, une collection diversifiée de poèmes, d’essais personnels et de courtes pièces. Aux dernières pages du livre, vous trouverez de l’information sur l’éditeur de cet ouvrage:

NC Press est l’éditeur canadien de la Libération. C’est véritablement une maison d’édition du peuple, distribuant des livres sur la lutte pour l’indépendance nationale et le socialisme au Canada et à travers le monde.

À la page suivante, vers le bas, il y a aussi le renseignement suivant:

NC Press est le principal distributeur canadien de livres, de périodiques et de disques de la République Populaire de Chine.

On donne aussi l’adresse de l’organisme derrière NC Press et son journal, New Canada:

Mouvement de libération du Canada
Boîte Postale 41, Succursale E, Toronto 4, Ontario

Est-ce qu’un Canada révolutionnaire a jamais été une véritable possibilité? Eh bien, il y avait là-bas desgens, en 1975, qui le croyaient. Depuis lors, j’imagine que le Mouvement de libération du Canada a disparu, au moins formellement sous ce nom, ou que s’il existe encore, ce casier postal numéro 41 est un judas qui donne sur un endroit bien solitaire.

Mais toute révolution qui utilise la poésie en guise d’arme a au moins une chose qui la favorise: savoir que l’expression artistique est au coeur de l’identité d’un peuple et de ses usages et traditions. Je me demande si l’Institut Fraser a jamais songé à publier de la poésie pour tenter de convaincre, et s’il ne l’a pas fait, pourquoi pas?

Il est probable que le portrait que Milton Acorn trace de l’Île-du-Prince-Édouard, sa province d’origine, ne vous sera pas familier, pas plus que son interprétation de l’histoire canadienne. Que cela vous rappelle que le passé est une chose, mais que ce que nous en faisons, les conclusions que nous en tirons, en sont une autre. L’histoire peut être bien des choses, selon la manière qu’on a de la lire, tout comme l’avenir peut être bien des choses, selon notre façon de le vivre. Il n’y a rien d’inévitable dans les événements historiques, il n’y a que ce que les individus laissent survenir. Et c’est en rêvant d’abord que nous parvenons à de nouvelles réalités. De là notre besoin de poètes.

Milton Acorn était donc, par nécessité puisqu’il était poète, un rêveur (un coriace, je le reconnais). Il rêvait d’un Canada qui serait meilleur, plus juste, plus libre. Il ne pouvait supporter ce qu’il percevait comme les servitudes du capitalisme et du colonialisme économique américains qui nous retenaient. Il était un révolutionnaire insulaire. On pourrait être porté à sourire tant les rêves de certaines personnes sont des illusions. Mais il est bien mieux de rêver que de se contenter d’endurer. Mieux vaut s’affirmer que se laisser tout prescrire. Mieux vaut imaginer diverses réalités et lutter pour celle qui semble la meilleure plutôt que de hausser les épaules et de se replier sur soi-même.

L’Île veut dire Minago offre l’exemple d’une autre chose qu’un livre peut être: une capsule-témoin, un instantané, une vitrine de vieux rêves dans un musée—c’est-à-dire, le rappel d’un futur qui ne s’est jamais réalisé (mais qui vaut peut-être encore la peine d’être un rêve).

Je donne l’impression que Minago—c’est le nom que les Mi’gmaq ont donné à l’Île-du-Prince-Édouard—n’est rien d’autre qu’un tract politique, ce qu’il n’est pas. C’est un recueil de poésie, un cri beaucoup plus riche qu’un tract. Je vais donc terminer cette lettre de la manière appropriée, avec un poème d’Acorn:

Boum, boum, boum petit coeur

Boum, boum, boum petit coeur
pendant ce voyage
nous avons fait route commune,
tandis que tu canalisais tout le carburant.
Tu es de la grosseur d’un poing, et comme un poing
tu te fermes et tu t’ouvres,
te fermes et t’ouvres
en maintenant droite cette tête
pour qu’elle boxe son chemin
au travers des remparts du jour.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé


Réponse:

à venir…