Livre numéro 16: Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ces leçons d’un écrivain sage et généreux,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Les Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke, le seizième livre que je vous envoie, est un filon très riche. Ces dix lettres, écrites entre 1903 et 1908 par le grand poète allemand à un jeune poète nommé Franz Xaver Kappus, pourraient être considérées comme précurseures des cours de création littéraire. Elles sont utiles à tous ceux parmi nous qui aspirons à écrire. Elles m’ont aidé, et je ne doute pas qu’elles vous aideront à écrire votre livre sur le hockey.

Dans la première lettre, par exemple, Rilke demande au jeune poète de se poser la question vitale: “est-ce que je dois écrire?” Si cette incontournable nécessité intime n’existe pas, eh bien on ne devrait même pas essayer d’écrire, selon Rilke. Et il fait grand cas du besoin de solitude, de ce filtrage tranquille des impressions d’où vient une écriture de qualité, vraie et qui arrive seulement quand on est seul.

Mais si les lettres de Rilke n’étaient que des suggestions techniques sur l’écriture artistique, je ne pense pas que je vous les aurais envoyées. Quel intérêt y a-t-il à l’égard d’un traité spécialisé dans un certain domaine pour quelqu’un qui ne s’y adonne pas? Mais ces lettres sont bien plus que cela, parce que ce qui s’applique au monde de l’art s’applique aussi à la vie. Ce qui éclaire l’un illumine l’autre. Alors la connaissance de soi—est-ce que je dois écrire?—est utile non seulement pour écrire, mais aussi pour vivre. Et la solitude porte fruits non seulement pour celui qui veut écrire de la poésie, mais aussi pour celui qui aspire à quoi que ce soit. Alors que, a contrario, il me semble rare qu’un avis propre au commerce puisse s’appliquer dans un autre champ que le commerce. Notre plus profonde façon d’examiner la vie, d’atteindre le cœur de notre existence, passe par l’art. Au mieux, cet examen tient quasi du religieux.

Voyez cet extrait vers la fin de la Quatrième lettre, où Rilke suggère au jeune poète de s’envelopper de solitude:

“Aussi, cher Monsieur, aimez votre solitude, supportez-en la peine: et que la plainte qui vous en vient soit belle. Vous dites que vos proches vous sont lointains; c’est qu’il se fait un espace autour de vous. Si tout ce qui est proche vous semble loin, c’est que cet espace touche les étoiles, qu’il est déjà très étendu. Réjouissez-vous de votre marche en avant; personne ne peut vous y suivre. Soyez bon envers ceux qui restent en arrière, sûr de vous et tranquille en face d’eux. Ne les tourmentez pas avec vos doutes. Ne les effrayez pas par votre foi, par votre enthousiasme: ils ne pourraient comprendre. Cherchez à communier avec eux dans le simple et dans le fidèle: cette communion ne doit pas nécessairement subir les mêmes transformations que vous. Aimez en eux la vie sous une forme étrangère. Ayez de l’indulgence pour ceux à qui l’âge fait redouter cette solitude à laquelle vous vous abandonnez. Évitez de nourrir le drame toujours pendant entre parents et enfants; il use tant la force des enfants, et il épuise cet amour des vieux qui n’a pas besoin de comprendre pour agir et pour réchauffer. Ne leur demandez pas conseil. Renoncez à être compris d’eux. Croyez seulement en un amour, qui vous est gardé comme un bien d’héritage. Soyez certain qu’il y a dans cet amour une force, une bénédiction…”

Cela ne ressemble-t-il pas à un passage de ce que l’apôtre Paul aurait pu écrire dans l’une de ses épîtres aux Corinthiens?

Les lettres de Rilke débordent de compréhension, de générosité et de judicieuses recommandations. Elles brillent de leur tendresse aimante. Ce n’est pas étonnant que Franz Xaver Kappus ait voulu si ardemment les transmettre à la postérité.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J. : un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…