Livre numéro 15: Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, de Jeanette Winterson
Le 29 octobre, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
d’une écrivaine anglaise
avec ses meilleurs voeux
Jeanette Winterson
(envoyé par un écrivain canadien, Yann Martel)
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Si on lit des livres, on est meilleurs que les chats. On dit que les chats ont neuf vies. C’est bien peu en comparaison avec la fille, le garçon, l’homme ou la femme qui lit des livres. Lire un livre, c’est vivre une vie de plus. Ça ne prend donc que neuf livres pour que les chats nous regardent avec envie.
Et je ne parle pas seulement des “bons” livres. N’importe quel livre—de la camelote au chef-d’œuvre—nous permet de vivre la vie de quelqu’un d’autre, nous insuffle la sagesse ou la folie de son époque. Quand on a lu la dernière page d’un livre, on en sait davantage, soit sous la forme de connaissance précise—le nom d’un fusil, par exemple—soit dans le sens d’une meilleure compréhension. La valeur de ces vies acquises par procuration ne doit pas être sous-estimée. Rien n’est plus triste—ou parfois même dangereux—qu’une personne qui a restreint sa vie à la sienne propre, devenue ainsi étriquée parce qu’elle n’a pas été éclairée par l’expérience, fictive ou réelle, des autres.
Le livre que je vous envoie aujourd’hui est l’exemple parfait de l’histoire qui vous offre une autre vie. C’est un Bildungsroman (de l’allemand, littéralement un “roman d’éducation”), un roman qui retrace le développement moral de son personnage principal. Raconté à la première personne, on peut facilement se glisser dans la peau, voir avec les yeux de la personne qui parle. Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, de Jeanette Winterson, est une œuvre brève, 170 pages, mais au long de ces pages on devient “Jeanette”, le personnage principal. Jeanette est une jeune femme qui vit dans l’Angleterre provinciale d’il y a quelques décennies. Sa mère adore follement le Seigneur, et Jeanette aussi. Mais le problème, là où cela en devient un, c’est que Jeanette adore follement les femmes aussi. Et ces deux amours—aimer le Seigneur et aimer les femmes quand on est soi-même une femme—ne sont pas compatibles, en tout cas d’après certains de ceux qui aiment le Seigneur et décident de porter des jugements en Son nom.
Écrit dans une prose étincelante, Oranges est le conte triste, drôle, tendre d’une jeune femme qui doit se briser en deux et puis décider laquelle de ces deux parties elle veut devenir. Et cela, devoir faire des choix déchirants, devoir choisir entre des amours et des vies en compétition, devoir se perdre soi-même pour mieux se retrouver, tout cela est très instructif—en plus d’être très divertissant—non seulement pour des adolescentes lesbiennes du Lancashire, mais aussi pour moi, pour vous, pour chacun de ceux ou celles qui veulent tirer le maximum de la vie.
Voici donc ci-joint un quinzième livre, une quinzième vie.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.S. Notez la dédicace. Un livre autographié par l’auteure elle-même. J’ai eu la bonne fortune de rencontrer Jeanette Winterson en Angleterre récemment et elle a gentiment accepté de vous dédicacer son livre.
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…