Livre numéro 13: Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Lors d’une entrevue qu’elle a accordée il y a quelques années, Mavis Gallant a mentionné une opération qu’elle avait subie. Au réveil d’une anesthésie générale, elle s’est trouvée dans un état de confusion mentale. Pendant plusieurs minutes, les détails de son identité et de sa vie lui ont échappé, son nom, son âge, ce qu’elle faisait, là où elle était et sa raison d’y être. Une amnésie complète, sauf pour deux choses: elle savait qu’elle était une femme et elle savait qu’elle pensait en anglais. Inextricablement liées aux premières lueurs de sa conscience se trouvaient ces deux caractéristiques identitaires: sexe et langage.

Cela indique bien jusqu’à quelle profondeur va le langage en nous. Il fait partie intégrante de notre système biologique. Nos poumons ont besoin de l’air pour lequel ils sont faits; notre bouche et notre estomac ont besoin de nutrition et sont constitués en conséquence; nos oreilles et notre nez peuvent entendre et sentir et voilà qu’il y a des choses à entendre et à sentir. Il en va ainsi de l’esprit: il a besoin du langage et il est fait pour lui, et voilà qu’il y a des choses à dire et à comprendre.

Je ne suis le champion d’aucune langue en particulier. Chaque langue, depuis l’Afrikaan jusqu’au Zoulou, fait ce qu’elle doit: tracer la carte de l’univers grâce à des sons qui fort à propos identifient les objets et les concepts. Si on lui donne le temps, toute langue vivante parlée par un nombre suffisant de personnes finira par donner à chaque nouvel objet, à chaque nouveau concept un mot qui lui corresponde. Vous aurez entendu parler de l’idée que les Inuits sont censés avoir 26 mots pour désigner la neige, tandis que nous, en anglais, nous n’avons que “snow”. Et bien, c’est une absurdité. Demandez à n’importe quel skieur passionné et de langue anglaise, et il ou elle vous décrira en 26 mots ou combinaisons de mots la qualité de la neige de ce jour-là.

Tout comme il y a plusieurs cuisines dans le monde, plusieurs modes vestimentaires et plusieurs compréhensions du divin, chacune d’entre elles pouvant satisfaire l’estomac, couvrir le corps élégamment ou maintenir le lien de l’âme avec l’éternel, il y a de nombreux types de sons par lesquels nous pouvons nous faire comprendre. Chaque langue a sa propre sonorité, son rythme, son vocabulaire spécialisé, et ainsi de suite, mais tout finit par s’équilibrer. Chacun d’entre nous peut être totalement humain dans n’importe quelle langue.

Comme vous êtes de langue maternelle anglaise, permettez-moi dans cette lettre de me faire l’avocat de l’anglais en guise d’introduction à ce plus récent des livres que je vous envoie deux fois par mois. La langue anglaise est celle qui possède, de loin, le vocabulaire le plus vaste au monde, bien au-delà de 600,000 mots. Le français, en comparaison, en a, paraît-il, 350,000 et l’italien, 250,000. Mais je m’empresse de dire, avant que les gens de ma province d’origine et mes amis de langue italienne ne me sautent à la gorge, que ce luxe de vocabulaire est en bonne partie sans importance. Tout juste 7000 mots représentent quatre-vingt-dix pour cent du vocabulaire de base de l’anglophone moyen.

Et n’oublions pas que les volubiles Italiens n’ont pas hésité à lancer—et avec un grand plaisir—leur Renascimento avec leur nombre plus restreint de mots alors que les Britanniques, toujours réservés, restaient assis dans l’obscurité de leur île humide passant les longues heures de leurs longues pluies à se demander s’ils devaient adopter le mot italien pour décrire cette explosion d’optimisme et de soleil, ou bien la nommer Rebirth ou Renaissance.

Qu’une parlure rustre parlée sur une île—une véritable langue insulaire—en soit venue à recouvrir toute la planète peut s’expliquer en deux mots: invasions, et contre-invasions, c’est-à-dire, colonialisme. La langue germanique des Anglo-Saxons a été infiniment enrichie par un grand nombre d’invasions. En termes linguistiques, la christianisation de la Grande-Bretagne a été une première tête de pont, l’invasion normande de 1066 a été un déluge et la Renaissance a été un épanouissement. Après cela, les Anglais, doués de l’arme verbale, se sont appliqués à conquérir le monde, un grand pillage qui les a rendus riches non seulement de l’or des autres, mais aussi des mots des autres.

L’Anglais est une macédoine de multiples ingrédients. On peut y trouver des mots qui ont leur origine en arabe, en breton, en tchèque, en danois, en finnois, en gaélique, en hindi, en inuit, en japonais, en latin, en malais, en norvégien, en polonais, en russe, en espagnol, en turc, en gallois,  pour ne mentionner que quelques langues. Et je ne parle ici que de vocabulaire. L’usage de l’anglais—la façon qu’ont les gens de le parler—est aussi extraordinairement varié.

Et voilà la raison de mon présent d’aujourd’hui: Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. C’est un classique moderne, une formidable histoire qui vous fera aimer les avocats, mais c’est pour l’usage de la langue que je l’ai choisi. L’anglais rural de l’Alabama dans les années 1950, tel que parlé par des enfants est vraiment quelque chose. Et pourtant, c’est de l’anglais, vous allez donc le comprendre sans problème. C’est là le rare privilège de ceux qui parlent anglais: en lisant un livre non traduit venu de tous les continents, ils peuvent se sentir à la fois à la maison et à l’étranger.

Bonne lecture!

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…