Livre numéro 12: Maus, de Art Spiegelman
Le 17 septembre, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce livre si dérangeant mais nécessaire,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
J’en suis navré, mais vous devrez cette fois-ci supporter une lettre manuscrite de ma vilaine écriture. Je n’ai pas réussi à trouver une imprimante à Oswiecim, la petite ville polonaise où je me trouve présentement. Oswiecim est mieux connue sous son nom allemand: AUSCHWITZ. Y êtes-vous jamais venu? Je suis ici, essayant de terminer mon prochain livre. Ce qui se trouve aussi à expliquer le choix de l’œuvre que je vous envoie: le roman illustré intitulé MAUS, de ART SPIEGELMAN. Ne vous laissez pas distraire par les apparences. Ce livre de bandes dessinées est de la vraie littérature.
Certaines histoires ont besoin d’être racontées de nombreuses façons afin de pouvoir encore exister de manières diverses pour de nouvelles générations. L’histoire de l’assassinat de près de six millions de membres du peuple juif d’Europe, aux mains des Nazis et de leurs complices criminels, est justement le type d’histoire qui a besoin d’être renouvelée si nous ne voulons pas qu’une partie de nous-mêmes s’endorme, comme les petits-enfants qui somnolent en entendant une fois de trop de la bouche de leur grand-père une histoire d’antan.
Je sais que je vous avais dit que je vous enverrais des livres qui feraient croître votre “quiétude”. Mais un sentiment de paix, de concentration calme, de ce que les bouddhistes appellent “le détachement passionné” ne doit pas tomber dans l’autosatisfaction ou la complaisance. Alors être perturbé—et Auschwitz est profondément perturbant—peut offrir une bonne manière de raviver sa quiétude.
MAUS est un chef-d’œuvre. Spiegelman raconte son histoire ou, plus précisément, l’histoire de ses père et mère, d’une manière forte et radicale. Ce n’est pas seulement qu’il sache pousser l’expression graphique, peut-être parfois perçue par certains comme un médium destiné seulement aux enfants, à des sommets artistiques insoupçonnés en attaquant un sujet aussi important que le génocide EXTERMINATEUR. C’est plus que ça. C’est sa manière de raconter l’histoire. Vous verrez. L’agilité narrative et l’aisance de l’écriture. Et à quel point le dessin a une voix PUISSANTE. Il y a quelques illustrations qui, même petite, et en noir et blanc, ont un impact qu’on ne croirait possible que dans le cas de grands tableaux ou de grands plans tirés d’un film.
Et je n’ai même pas mentionné le principal outil, qui explique le titre du livre: tous les personnages ont la tête d’un animal ou d’un autre. Les Juifs ont la tête de souris, les Allemands celles de chats, les Polonais, de porcs, les Américains, de chiens, et ainsi de suite.
C’est brillant. Cela vous saisit, cela vous déchire. À partir de là, il nous faut chercher péniblement à retrouver le chemin qui nous ramène à ce que cela veut dire d’être humain.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.J.: un livre dédicacé
Réponse:
à venir…