Livre numéro 10: Mademoiselle Julie, d’August Strindberg
Le 20 August, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Alors qu’August Strindberg était encore étudiant à l’Université d’Uppsala, il reçut un jour une surprenante injonction: le Roi Charles XV voulait le voir. Strindberg endossa son meilleur costume et fit le bref déplacement jusqu’au Palais Royal, à Stockholm. Âgé de 22 ans, issu d’une famille ordinaire, il était très pauvre et ses résultats académiques étaient tout à fait médiocres, mais le Roi de Suède avait ses raisons de vouloir le rencontrer: passionné par les arts, il avait assisté à une représentation d’une pièce historique que Strindberg avait écrite, Le hors-la-loi, et il l’avait appréciée à un tel point qu’il promit au jeune homme une rémunération trimestrielle afin qu’il puisse terminer ses études universitaires. Strindberg était enchanté. Hélas, après seulement deux versements et sans la moindre explication, la source de la générosité royale se tarit. Ainsi va la vie. Strindberg abandonna ses études.
D’après tous les témoignages, Strindberg était vraiment un pauvre misérable. Il possédait un talent déraisonnable pour le malheur, surtout dans ses relations avec les femmes. En revanche, il détenait aussi un esprit d’une énergie, d’une intelligence et d’une originalité immenses, et il écrivait de brillantes pièces de théâtre.
Une pièce brillante est quelque chose de très particulier. De toutes les formes littéraires, l’art dramatique est le plus oral, beaucoup moins artificiel que la nouvelle, le roman ou le poème, et il dépend beaucoup moins de la publication pour trouver son épanouissement; ce qui est important pour une pièce, ce n’est pas qu’elle soit lue, c’est qu’elle soit vue, en chair et en os. De bien des façons, la vie a tous les attributs d’une pièce: quand vous, M. Harper, entrez à la Chambre des Communes, par exemple, vous entrez sur une scène. Et vous êtes là parce que vous jouez un rôle, le premier rôle. Et c’est parce que vous jouez ce rôle que vous vous levez, et que vous parlez. Et puis dans le Hansard du lendemain, ça se lit comme une pièce. C’est la même chose pour nous tous dans la vie: nous nous déplaçons sur diverses scènes, nous assumons différents rôles, et nous parlons. Mais il y a une différence cruciale, bien sûr, une différence qui est au coeur même de ce qu’est l’art: dans une pièce, il y a une structure et un sens que le dramaturge y a placés, alors que pour la vie, même au bout de plusieurs actes, la structure et le sens sont difficiles à trouver. Il y en a qui disent connaître un grand dramaturge qui est l’auteur de notre existence, mais même pour eux la structure et le sens demeurent un défi continuel.
Donc, si une pièce s’approche de la vie dans une grande mesure, de bien des manières ça n’a quand même rien de la vraie vie. Personne ne s’exprime de façon aussi exhaustive et précise que le personnage d’une pièce de théâtre, pas plus qu’il ne se révèle si rapidement et pourtant si subtilement, non plus qu’il ne le fasse avec des modulations de tensions qui atteignent un paroxysme, pas plus qu’il ne soit généralement dans un espace aussi restreint que celui d’une scène. En un mot: la vie est une pièce qui n’a pas de sens, alors qu’une pièce est une vie qui en a un.
(Il faut reconnaître qu’il existe des personnes pour lesquelles la vie a une signification claire et simple, que leur vision des choses n’est jamais le moindrement altérée par le doute, la flétrissure due au temps ne paraissant rien de plus qu’un simple souffle sur leur visage. Ces gens sont de ceux qui n’ont rien à faire d’une pièce de théâtre—ou de toute autre forme de grand art, d’ailleurs—qui remette la vie en question. Mais cela est une autre affaire.)
Le talent de dramaturge en est un que je n’ai pas. J’ai essayé de faire progresser une intrigue seulement par le dialogue, j’ai essayé d’exprimer mes pensées sur la vie uniquement en respectant les contraintes des répliques théâtrales, j’ai tenté de m’exercer l’oreille aux particularités du langage parlé—le résultat de ces efforts a été lamentable et impubliable. Remarquez d’ailleurs le nom de la profession de dramaturge en anglais: playwright; wright se prononce comme write, écrire, mais c’est plutôt le sens d’artisan du bois—signification de wright—qui a frappé les Anglais pour l’écriture dramatique. Le monde des lettres peut en effet facilement se diviser entre ceux qui écrivent—write—et ceux qui travaillent le bois et le théâtre—wright. Il y a des exceptions—Samuel Beckett, par exemple—mais il y a bien peu de gens qui puissent faire les deux choses avec succès.
Il y a trois pièces dans ce livre de Strindberg que je vous ai envoyé. C’est celle du milieu, Mademoiselle Julie, que je vous recommande. Vous allez y lire des dialogues si brillants, tellement pétillants de tension, si directs en apparence, et pourtant révélateurs d’un si grand émoi et d’une telle complexité, que tout vous semblera, paradoxalement, parfaitement naturel. C’est là le signe d’une grande œuvre dans la tradition naturaliste: une fluidité aisée. On a l’impression que le dramaturge s’est assis un jour avec une bonne et simple idée et que tout cela lui est venu facilement en un après-midi de travail. Je peux vous assurer que c’est comme de dire que tout ce que Michel-Ange avait à faire se limitait à tailler du bloc de marbre les morceaux qui ne ressemblaient pas à David.
Mademoiselle Julie, qui fut présentée pour la première fois en public en 1889, traite des limites imposées, principalement celles des rôles sexuels ou de la classe sociale. Mademoiselle Julie et Jean, son serviteur, se rencontrent, ont une aventure, et s’affrontent, et des conséquences tragiques s’ensuivent. J’adorerais voir la pièce représentée sur une scène. L’alchimie propre à la combinaison d’une grande pièce, d’un grand metteur en scène et de grands comédiens est rare, mais quand elle a lieu—je me rappelle une représentation jouée, il y a longtemps, à Stratford, de la pièce d’Eugene O’Neill Long Voyage vers la nuit (Long Day’s Journey into Night) avec Hume Cronyn et Jessica Tandy—cela donne une expérience d’une intensité qui selon moi est sans égale dans les arts littéraires.
Vous remarquerez que l’ancien propriétaire de votre copie de ce Strindberg a copieusement annoté le texte. Cela m’a déplu au début, cette défiguration de Mademoiselle Julie. Mais finalement, j’ai été charmé par les pensées et les opinions de l’intrus. Le graphisme est gros, clair et tout bouclé. Je pense que c’est une personne jeune qui a écrit ainsi, une jeune fille, probablement. Au sujet du commentaire de Jean qui dit “en revenant près de la grange j’ai regardé à l’intérieur et je me suis joint à la danse”, notre hypothétique jeune lectrice écrit (en français) “joie de vivre”. Puis quand Jean dit effrontément à Mademoiselle Julie qu’il sait que Kristin, la cuisinière, parle en dormant car “je l’ai entendue”, notre lectrice note “Kristin est sa maîtresse”. Elle croit diversement que Jean a un sens “pratique” ou qu’il est “réaliste” alors que Mademoiselle Julie “manque totalement d’esprit pratique”. Parmi d’autres courtes notes de sa part on peut lire “moment dramatique”, “flirt”, “bourgeoisie” (en français), “il lui donne un avertissement”, “séduction” et “trag. tout tomb en pièces” (sic).
Une dernière chose, pour clarifier un point à côté duquel on peut facilement passer: le “pavillon turc” de la page 90, dans lequel Jean dit s’être glissé furtivement quand il était enfant, “le plus bel édifice que j’aie jamais vu”, dont les murs étaient “couverts de portraits de rois et d’empereurs”, la première fois qu’il pénétrait “à l’intérieur d’un château”, ce ne sont que des toilettes extérieures de luxe, et la sortie d’urgence qu’il est obligé d’emprunter quand il entend quelqu’un approcher est sûrement la dernière que vous souhaiteriez utiliser si vous étiez dans des toilettes extérieures.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…