Livre numéro 9: Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel García Márquez
Le 6 août, 2007
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Quand j’ai trouvé une copie d’occasion du livre que je vous envoie aujourd’hui, j’étais content qu’il s’agisse d’une édition cartonnée, la première après huit livres de poche, mais j’étais déçu par la qualité artistique de l’illustration de la couverture. Il est bien évident que Chronique d’une mort annoncée, le court roman du grand Gabriel García Márquez, mérite mieux que ce travail maladroit. Qui a choisi la couleur pourpre? C’est tellement laid. Mais on ne peut juger un livre par sa couverture, n’est-ce-pas?
Une bonne façon d’aborder le sujet des clichés.
Un cliché, vous vous en souviendrez, c’est un lieu commun, une banalité. Il a dû y avoir un moment, au Moyen Âge peut-être, où, chez des moines qui lentement copiaient des livres à la main dans un monastère, l’idée qu’on ne puisse juger simplement par sa surface une chose substantielle, manifestée dans une pile de feuilles de papier reliers, protégées sous sa carapace, a pu sembler une révélation aux moines ébahis qui se regardèrent les uns et les autres puis coururent entonner d’une voix retentissante, urbi et orbi,: “Que le Seigneur soit loué! On ne peut juger un livre par sa couverture! Alléluia! Alléluia!”
Maintenant, même chez ceux qui ne lisent pas un livre par année, c’est un cliché, c’est une manière paresseuse, irréfléchie de s’exprimer.
Il y a parfois des clichés qui sont inévitables. “Je t’aime”—une phrase qui est à la source même du bien-être de tout être humain, “toi” étant quelqu’un d’autre, un groupe, une idée ou une cause élevée, un dieu ou simplement un reflet dans le miroir—est un cliché. Tout acteur ou actrice qui doit prononcer cette réplique se démène pour lui donner la fraîcheur qu’elle avait quand Adam l’a dite pour la première fois à Ève. Mais il n’y a pas de bonne façon de la rendre différemment—et personne n’essaie vraiment. Nous nous accommodons fort bien de “je t’aime” car la simplicité syntaxique de la chose—un sujet, un verbe, un complément, rien d’autre—correspond parfaitement à la véracité de l’intention. Nous prononçons donc le cliché, quelques-uns parmi nous le répétant plusieurs fois, pour insister, ou d’autres le disant continuellement, par exemple à la fin d’une conversation téléphonique avec un membre de sa famille. Amoureux au balcon, troupes à la guerre, derviches qui tournent—ils vivent tous un “je t’aime” qui n’est pas un cliché, mais plutôt une affirmation essentielle.
Mais autrement, les clichés doivent être évités comme le Virus du Nil occidental. Pourquoi? Parce qu’ils sont éventés et plats, et parce qu’ils sont contagieux. Les clichés sont des raccourcis d’écrivain, des manières pressées de dire “vous voyez ce que je veux dire”; ils ne sont au début qu’un peu de mousse blanche d’oeufs minuscules dans l’encre de votre plume, lentement couvés par la chaleur de vos doigts paresseux. Le tort fait à votre prose est léger, et les gens pardonnent facilement. Mais ce qui est commode, écourté, rapide n’aide pas à écrire les mots vrais, et si on ne fait pas attention—et l’attention exige beaucoup de travail—ces oeufs se multipient, ils éclosent et ils entrent dans votre sang.
Les dégâts peuvent être importants. L’infection peut atteindre vos yeux, votre nez, votre langue, vos oreilles, votre peau, et, pire encore, votre cerveau et votre coeur. Ce ne sont plus vos mots, écrits ou prononcés, qui sont conventionnels, conformistes, sans originalité, mornes. Maintenant, ce sont vos pensées elles-mêmes, vos sentiments qui ont perdu leur pulsion vitale. Dans les cas les plus sérieux, la personne ne peut même plus voir ou ressentir le monde directement, mais ne peut le percevoir qu’à travers le filtre réducteur, étouffant du cliché.
À ce stade, le cliché atteint sa dimension politique: le dogmatisme. Le dogmatisme en politique a exactement le même effet qu’a le cliché en écriture: il empêche l’âme d’établir une relation ouverte et honnête avec le monde, avec le pragmatisme qui apporte en nous tout le beau et généreux désordre de la vie.
Cliché et dogmatisme—deux maux reliés que tous les écrivains et tous les politiciens devrions éviter si nous voulons bien servir chacun notre public.
Quant au livre de Márquez, je l’ai choisi pour vous à cause de votre récent voyage en Amérique latine, et de votre intérêt renouvelé pour la région. Cet homme est un génie.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre cartonné dédicacé
Réponse:
à venir…
