Livre numéro 8: Short and Sweet: 101 very short poems, choix de Simon Armitage, publié par Faber and Faber

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre d’une concise beauté,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Vous avez déclaré il y a quelques années que votre livre favori était le Livre Guinness des records. Et bien, en vous disant lecteur fidèle de ces volumes annuels, vous disiez aussi qu’au moins une fois vous avez lu un poème. Simon Armitage, l’éditeur de Short and Sweet: 101 Very Short Poems, le livre que je vous fais parvenir cette fois-ci, déclare dans sa préface que son intérêt pour les poèmes très courts s’est développé chez lui à l’adolescence quand il lut, dans le livre Guinness déjà mentionné, ce qui prétendait être le plus bref poème qui soit:

Fleas                                                         Puces

Adam                                                        Adam
‘ad ‘em                                                      en avait

C’est un chef-d’oeuvre, n’est-ce-pas? Dans une seule strophe rimée de quatre syllabes on évoque la relation antique et intime entre l’humain et l’animal; on évoque la grande ancienneté d’êtres petits et négligés; on évoque la pitoyable réalité de notre existence, en dépit de ses origines divines, et la corruption de ce monde, inhérente même dans le Paradis Terrestre. Et plus encore: dans cette rime qui a la sonorité de ‘Adam Adam’, n’entend-on pas une plainte? Ou n’est-ce pas une accusation? Quoi qu’il en soit, il pourrait bien se faire que ces puces, ce soit nous.

Il n’y a rien comme la poésie pour en dire autant, si brièvement.

Occupé? Fatigué? Vidé? La profonde intensité de la vie dont vous savez qu’elle existe quelque part vous manque et vous n’avez pas le temps de lire une grosse brique de roman? Alors essayez ce poème de George Mackay Brown:  

Taxman                                                    Percepteur

Seven scythes leaned at the wall.             Il y a sept faux contre le mur.
Beard upon golden beard                         Touffe après touffe de barbe d’or
The last barley load                                  Le dernier chargement d’orge
Swayed through the yard.                        Balancé à travers la cour.

The girls uncorked the ale.                      Les filles ont débouché la bière.
Fiddle and feet moved together.              Violon et pieds bougent à l’unisson.
Then between stubble and heather          Puis entre la chaume et la bruyère
A horseman rode.                                    Un homme à cheval est arrivé.

Remarquez l’extraordinaire concision de la structure narrative, qui laisse les émotions et les alternatives
vibrer dans l’esprit du lecteur. La merveille de la poésie, c’est qu’elle peut être aussi brève qu’une question, et pourtant aussi puissante qu’une réponse. Par exemple, ce poème de Stephen Crane:

‘In the Desert’

In the desert
I saw a creature, naked, bestial
Who, squatting upon de ground
Held his heart in his hands
And ate of it.
I said, ‘Is it good, friend?’
‘It is bitter – bitter,’ he answered:
‘But I like it
Because it is bitter,
And because it is my heart.’

‘Dans le désert’

Dans le désert
J’ai vu un être, nu, bestial,
Qui, accroupi sur le sol
Tenait son coeur dans ses mains,
Et en mangeait.Je lui demandai, ‘Est-ce bon, mon ami?’
C’est amer – amer,’ répondit-il:
Mais j’aime ça
Parce que c’est amer,
Et parce que c’est mon coeur.’

J’envie cela chez les poètes, cette habileté à créer quelque chose de si petit mais qui donne pourtant
l’impression d’être si complet, parvenant à faire entrer la vastitude de l’existence dans un tout petit contenant. Voyez ce poème d’Hugo Williams:

Lights Out

We’re allowed to talk for ten minutes
about what has happened during the day,
then we have to go to sleep.
It doesn’t matter what we dream about.

Extinction des feux

On nous permet de parler dix minutes
de ce qui s’est passé pendant la journée,
puis nous devons dormir.
Nos rêves, c’est sans importance.

La répétition convient bien à la poésie. Lisez l’un de ces poèmes plusieurs fois et vous allez vous en rendre compte: elle s’améliore à l’usage. Dans ce cas-ci, la familiarité provoque le respect.

Un dernier, superbe, de Wendy Cope:

Flowers

Some men never think of it.
You did. You’d come along
And say you’d nearly brought me flowers
But something had gone wrong.The shop was closed. Or you had doubts -
The sort that minds like ours
Dream up instantly. You thought
I might not want your flowers.It made me smile and hug you then.
Now I can only smile.
But, look, the flowers you nearly brought
Have lasted all this while.

Fleurs

Certains hommes n’y pensent jamais.
Toi non. Tu arrivais
Et disais que tu m’avais presque apporté des fleurs
Mais il y avait eu un malheur.
Le magasin était fermé, ou tu avais eu des doutes -
Du type que des esprits comme les nôtres
Inventent instantanément. Tu pensais
Que je ne voudrais peut-être pas tes fleurs. J’en souriais et je te serrais fort dans mes bras.
Maintenant, je peux tout juste sourire.
Mais vois, les fleurs que tu m’as presque apportées
Ont duré tout ce temps.

Ils ont beau être courts, je ne lirais pas précipitamment ces poèmes. La hâte pourrait bousculer l’écho de
leur accalmie. On les lit encore mieux à voix haute, trouvant bien le rythme, faisant disparaître les hésitations, développant progressivement le sens de leur sens.

C’est un merveilleux exercice de—de quoi?—d’humanité, je suppose.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…