Livre numéro 7: Candide, de Voltaire
Le 9 July, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce roman plein d’esprit,
sur le mal,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Vous connaissez sûrement la théorie des six degrés de séparation, soit l’idée selon laquelle chacun de nous sur cette planète est connecté à tout le monde par une chaîne de cinq personnes. Eh bien d’une certaine façon vous et moi sommes liés par ce septième livre que je vous envoie, Candide, de Voltaire. Je m’explique. Au début du chapitre XXIII, il y a une brève scène où Candide, qui vient juste d’arriver à Portsmouth, en Angleterre, est le témoin de l’exécution d’un amiral anglais. “Pourquoi tuer cet amiral?” demande Candide.
“C’est parce qu’il n’a pas fait tuer assez de monde,” lui répond-on.
Cet incident n’a pas été inventé par Voltaire. Il y a eu en effet un amiral anglais qui a été exécuté parce qu’il “n’avait pas fait le maximum” lors d’une bataille navale contre les Français au large de l’île de Minorque. Il a été le premier et le seul amiral britannique ainsi traité par la Grande Bretagne et il s’appelait John Byng.
Reconnaissez-vous ce patronyme? Oui, c’est bien ça: Lord Byng de Vimy, celui de “l’affaire King-Byng”, Gouverneur-Général du Canada de 1921 à 1926, et un descendant direct du malheureux Amiral Byng. Je suis certain que vous avez de fréquents échanges avec le successeur actuel de Lord Byng, Son Excellence Madame Michaëlle Jean. Et maintenant le dernier degré de séparation: un descendant direct des deux Byng, Jamie Byng, est un ami à moi et mon éditeur anglais. Voilà, six degrés de séparation: moi-Voltaire-Byng-Byng-Byng-Jean-vous.
C’est dans ce même chapitre XXIII de Candide, en fait dans le paragraphe juste avant l’exécution de l’Amiral Byng, que Voltaire prononce cette fameuse phrase dérogatoire sur le Canada: ces “quelques arpents de neige”. N’est-ce pas tout à fait étonnant? Voltaire parle du Canada et puis immédiatement après il raconte une histoire sur quelqu’un que nous connaissons tous les deux. M. Harper, le lien qui nous unit ne saurait être plus prédestiné!
Une dernière anecdote. Je peux aussi dire ceci de Candide: pas une fois mais bien à deux occasions j’ai rencontré quelqu’un qui lisait un livre dont j’ai cru reconnaître le titre, ce qui m’a fait m’exclamer à quel point c’était un roman formidable, prévoyant provoquer ainsi un bon échange sur les péripéties terribles et drôles que subit le pauvre Candide, mais pour me faire dire à chaque fois, par une lectrice, que le “e” était un “a” et qu’elle n’était pas en train de lire la brillante satire de Voltaire, mais plutôt un livre sur “Candida” (la candidose), une importune et récurrente et très irritante infection vaginale. Après, vous vous en doutez, la conversation devenait un peu guindée.
Venons-en aux faits. Candide, oeuvre publiée en 1759, est un conte court, attrayant et drôle traitant d’un problème sérieux: le mal et les souffrances qu’il provoque. Voltaire a vécu de 1694 à 1778 et fut l’un des plus grands importuns—on dirait même “emmerdeur”—de son époque. Dans Candide, il cible et attaque ce qu’il perçoit être l’optimisme simpliste de son temps, un optimisme typiquement décrit par le philosophe Gottfried Leibniz qui disait du monde qu’il était “le meilleur des mondes possible” (vous vous rappelez peut-être cette phrase dans la chanson ironique de Kris Kristofferson). Le raisonnement derrière cette conclusion est que puisque Dieu est bon et tout-puissant, le monde ne peut être autre chose que le meilleur des mondes qu’on puisse concevoir, dans une harmonie parfaite de ses composantes. Le mal avait donc comme rôle d’accroître le bien, puisque c’est par le choix dont nous disposons de nous porter vers le bien ou vers le mal que nous, faillibles humains, nous améliorons et devenons bons.
On peut certes se mettre d’accord sur le fait que l’adversité peut nous donner des ressources insoupçonnées et cela continue d’être une doctrine chrétienne que nous sommes “améliorés par la souffrance”. Mais une justification aussi légère du mal a de bien évidentes limites. Ça peut toujours aller dans le cas d’un coup de pied au derrière, perçu après coup comme un bienfait caché. Mais est-ce que cela s’applique pour le mal abominable et le malheur flagrant?
Voltaire écrivit Candide en bonne partie en réaction contre un événement évidemment malheureux. Le matin du premier novembre 1755, un catastrophique tremblement de terre frappa Lisbonne. Immédiatement, la plupart des églises de la ville s’écroulèrent, tuant des milliers de personnes qui s’y trouvaient. D’autres édifices publics s’affaissèrent également, ainsi que plus de 12,000 habitations. Après les séismes, la ville fut frappée par un tsunami, puis le feu provoqua encore plus de destruction. Plus de soixante mille personnes moururent et les dommages matériels, à une époque où on ne connaissait pas les dévastations que peuvent causer les bombes modernes, étaient sans précédents. Le tremblement de terre de Lisbonne a eu en son temps le même effet dévastateur sur les gens que l’Holocauste a eu de nos jours. Mais alors que la barbarie des Nazis nous a surtout fait réfléchir sur la nature humaine, le tremblement de terre de Lisbonne a fait réfléchir sur la nature de Dieu. Comment Dieu avait-t-il pu approuver qu’une telle cruauté frappe une ville aussi pieuse et fidèle à l’Évangile que Lisbonne et, pour comble, le jour de la Toussaint? De quelle manière pourrait-on même imaginer que le fait de tuer tant de gens puisse faire croître le bien dans le monde?
La réponse à ces questions aussi troublantes—le Saint-Graal de la théodicée—nous échappe maintenant autant qu’à l’époque. C’est peut-être parce que nous manquons toujours de perspective, parce qu’en tant que mortels nous ne pouvons comprendre que les grands maux s’inscrivent dans un projet divin et qu’en toute fin de compte ont un sens.
Entre-temps, jusqu’à ce que Dieu vienne à nous et nous explique en détails ce plan, le mal sévit. Voltaire a été outré par le tremblement de terre de Lisbonne. Pour lui, il était clair que ni la Providence, ni Dieu n’existaient. Être éternellement optimiste face au mal et à la souffrance était non seulement une injure aux victimes, mais une position morale et intellectuelle intenable.
Et il entreprit de le prouver dans l’histoire de Candide, ce jeune homme naïf originaire de Thunder-ten-tronckh, en Westphalie, qui aurait pu avoir comme devise “Tout est pour le mieux” tant il était optimiste au début du roman. Attendez de voir toutes les catastrophes qui le frappent. Le roman se termine, après tout ce qui s’est passé, tout ce qu’il a souffert, avec un simple appel au travail tranquille, paisible et collectif: “il faut cultiver notre jardin.”
Cet appel est peut-être encore la seule réponse possible à ce que nous pouvons pratiquement faire face au mal: passer notre temps simplement, de manière féconde et avec les autres.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…