Livre numéro 6: Bonjour tristesse, de Françoise Sagan
Le 25 juin, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Depuis Londres, en Grande-Bretagne, je vous envoie une traduction à l’anglais d’un roman français. Dans ce roman, les gens fument, se font gifler, boivent beaucoup puis conduisent leur voiture pour rentrer à la maison, avalent le café le plus fort au petit déjeuner, et sont toujours occupés par l’amour. Très français d’une certaine époque.
Bonjour tristesse a été publié en France en 1954. Son auteure, Françoise Sagan, avait 19 ans. Du jour au lendemain, elle devenait fameuse et son livre, un best-seller. Bien plus, l’écrivaine et son oeuvre sont devenus des symboles.
Bonjour tristesse est un roman narré à la première personne par une jeune fille de 17 ans, Cécile. Elle dit de son père, Raymond, qu’il est “un homme léger, habile en affaires, toujours curieux et vite blasé, et qui plaisait aux femmes.” On ne revient plus jamais dans l’histoire sur son habileté en affaires mais elle a de toute évidence permis à Raymond de jouir librement de ses autres traits de caractère: il est frivole, curieux, blasé, un séducteur naturel; tout cela tourne autour des badineries galantes et du libertinage. Il partage ce tempérament avec sa fille chérie; ils passent tous deux les vacances d’été dans le sud de la France avec Elsa, sa nouvelle et toute jeune maîtresse. Ce triangle convient tout à fait à Cécile et elle s’adonne pour sa part aux plaisirs de la plage, qui en viennent à inclure Cyril, un beau jeune homme qui en pince pour elle.
Mais tout se gâte quand le père invite Anne à se joindre à eux. C’est une vieille amie de la famille, une belle femme, de l’âge de son père, une personne d’une autre trempe, plus posée. Elle commence à se mêler de la vie de Cécile. Pire encore, quelques semaines après son arrivée, Raymond lâche la divertissante Elsa et entame une relation avec Anne. Puis, peu après, Anne annonce qu’elle et son père ont l’intention de se marier. Cécile est atterrée. Son courailleur de père et Anne mari et femme? Elle, Cécile, devenir une belle-fille d’Anne, qui s’attellera à faire d’elle une jeune adulte sérieuse et studieuse? Quel cauchemar! Cécile entreprend de faire échouer l’affaire, en se servant d’Elsa et de Cyril comme pions. Le résultat en sera tragique.
Suite aux sinistres conséquence de la Seconde Guerre Mondiale et aux pénibles efforts de reconstruction de l’après-guerre, Bonjour tristesse a éclaté sur la scène littéraire française comme un carnaval. Le livre annonçait l’avènement d’une sorte de nouvelle espèce, la jeunesse, qui n’avait qu’un message à livrer: partagez le plaisir avec nous ou disparaissez; passez la nuit dans des boîtes de jazz ou ne sortez plus avec nous; ne nous parlez pas de mariage et autres conventions ennuyeuses; fumons, plutôt, et vive l’oisiveté; oubliez l’avenir—quel est l’amant du moment? Quant à la tristesse du titre, c’était une bonne excuse pour faire la moue.
Cette attitude si impertinente, si volontairement indolente et qui méprisait toutes les valeurs conventionnelles fit l’effet d’une bombe dans la bourgeoisie. Françoise Sagan se mérita une condamnation papale, qu’elle a sûrement savourée.
Un livre peut faire cela, saisir une époque et son esprit, devenir l’expression d’une vaste aspiration qui vibre dans la société. Lisez le roman et non seulement vous comprendrez les personnages, mais aussi le Zeitgeist. Il peut arriver qu’un groupe s’identifie ardemment avec un livre—prenez On the Road de Jack Kerouac, pour la jeunesse américaine—ou, au contraire, s’y objecte puissamment—comme pour Les Versets sataniques de Salman Rushdie, parmi certains groupes musulmans.
C’est là aussi ce qu’un livre peut être, un thermomètre qui annonce une fièvre.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…