Livre numéro 5: Le Bhagavad Gita
Le 11 June, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce livre de sagesse indienne,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il est possible que vous soyez surpris par la direction vers où je vous emmène avec ce cinquième livre: un texte sacré hindou. Il y a bien des écrits sacrés hindous qui circulent, des milliers de pages. Vous avez peut-être entendu parler des Veda, surtout le Rigveda, ou des Upanishad, ou bien des deux grandes épopées sanscrites, le Mahabharata et le Ramayana, parmi bien d’autres. Leur tout, très long et varié, représente la somme totale de la pensée sur la vie d’une civilisation ancienne et encore prospère qui a sa source dans la vallée de l’Indus, partie de ce que l’on appelle maintenant l’Inde. Tout cela est plutôt vertigineux. Si vous avez l’impression de ne rien savoir, d’être saisi par la peur et l’ignorance, ne vous inquiétez pas: nous sommes tous pareils. Je suis convaincu que même des Hindous dévots ont souvent le même sentiment.
Le sentiment de peur et d’ignorance est en fait un bon point de départ car c’est exactement celui d’Arjuna au début du Bhagavad-Gita, le livre que vous avez entre les mains. Le Gita est une courte partie du Mahabharata, un texte beaucoup plus long, et c’est le texte sacré hindou le plus lu, et pour cette raison on pourrait dire qu’il est le plus important.
Ce dont Arjuna a besoin, ce dont j’ai besoin, ce dont vous avez besoin, ce dont nous avons tous besoin, c’est d’une leçon de dharma, de bonne conduite selon la loi universelle. Et c’est la leçon que reçoit Arjuna de Krishna, qui est son ami et le conducteur de son char mais se trouve aussi à être le Seigneur Suprême et Dieu de Toute Chose.
Arjuna est à la veille de livrer une grande bataille. Il a demandé à Krishna de conduire leur char entre les deux armées qui se font face et il passe en revue les masses rassemblées de soldats. Il constate qu’il a des amis et des ennemis des deux côtés et il sait qu’un grand nombre d’entre eux vont mourir. C’est alors qu’il perd courage.
Il est possible que la bataille d’Arjuna ait son origine dans un fait réel et historique, mais dans le Bhagavad-Gita, on doit la considérer comme une métaphore. La véritable bataille ici est celle de la vie et chacun de nous est un Arjuna face à sa vie, avec tous ses terribles défis.
Je vous suggère de ne lire ni l’introduction savante, ni celle du traducteur, même si la traduction de Juan Mascaró est excellente; c’est la raison pour laquelle j’ai choisi cette traduction pour vous. Elle est claire et poétique, libre de jargon et de pédanterie. Lisez à voix haute et vous allez sentir un vent cosmique traverser les mots. Mais je vous recommande de laisser de côté les introductions, car il se passe dans l’hindouisme comme dans toutes les religions: il y a questions d’histoire et il y a questions de foi. Le Jésus historique, c’est une chose, le Jésus de la foi c’en est une autre. Creusez trop profondément dans le Jésus historique et vous allez vous perdre dans l’anthropologie et rater le message. Le Gita de la foi—tout comme le Jésus de la foi—aura la plus grande influence sur vous si vous acceptez totalement ses propres repères, et tracez votre propre route à travers ses grandes injonctions et ses déconcertants mystères. Le Gita est un dialogue entre un homme et Dieu, et la meilleure lecture qu’on puisse en faire, en tout cas au début, est celle d’un dialogue entre un lecteur et le texte. Après cette première rencontre, si vous le voulez, les savants peuvent vous être d’une certaine assistance.
Il se pourrait qu’il y ait dans cette œuvre des idées qui vous agacent. Selon les critères occidentaux, il y a une propension au fatalisme dans l’hindouisme qui en embête certains. Nous vivons dans une société extrêmement individualiste et nous faisons grand cas des manifestations de notre égo. Si nous prenions à cœur l’une des leçons fondamentales du Gita—agir de manière détachée—peut-être nous manifesterions-nous de façon plus calme et verrions-nous que l’égo, dans l’ordre des choses, n’est en fait qu’une affaire bien frêle et transitoire.
Lisez le Bhagavad-Gita dans un moment de quiétude et d’ouverture de cœur et il vous transformera. C’est un texte majestueux, élevé et exaltant. Tout comme Arjuna, vous sortirez plus sage et plus serein de ce dialogue avec Krishna, prêt à l’action mais habité d’une paix intérieure et d’un sentiment de tendresse aimante.
Om shanti (que la paix soit avec vous), comme on dit en Inde
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…