Livre numéro 4: À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré, d’Elizabeth Smart

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Et maintenant une œuvre à lire à voix haute. Je crois que c’est la meilleure manière d’apprécier À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré, parce que c’est un livre langage, soit un livre où le langage est à la fois intrigue, personnage et cadre. Il y a autre chose, bien sûr, le thème; et le thème ici est éternel: c’est l’amour. Alors quelle œuvre parfaite à lire au lit à la fin de la journée, et à voix haute. Un livre à partager.

Les liens qui existent entre l’art et la vie peuvent être simplificateurs, mais ce qui suit pourrait vous aider à surnager dans le torrent de ce langage: un jour, Elizabeth Smart a lu des poèmes dans une librairie et elle est tombée en amour—j’aurais envie de dire “a décidé de tomber en amour”—avec le poète, George Baker. Une bien bonne chose pour George Baker car j’ai l’impression que la postérité se souviendra de George Baker bien plus pour avoir été “le poète duquel Elizabeth Smart est tombée amoureuse” que pour sa poésie. Smart et George Baker ont fini par se rencontrer, en Californie, sont devenus amants; pour elle, débuta alors l’essentiel de son bonheur et de son enfer. Car George Baker était marié et allait maintenir des relations durables avec d’autres femmes que sa propre épouse et qu’Elizabeth Smart. Le grand nombre d’enfants dont il fut le père—quinze en tout, dont quatre de Smart—pourrait indiquer qu’il tenait les conséquences de l’amour pour aussi sérieuses que ses prémisses, mais je doute qu’il ait eu de grandes qualités de père. Revenons à nos moutons. Elizabeth Smart s’est éprise de George Baker, ça a été fatal pour son cœur, mais il en est né ce formidable livre. D’une certaine façon, Smart était un autre Dante et À la hauteur de Grand Central Station est une autre Divine Comédie, sauf que le trajet se fait dans le sens contraire: Smart commença au paradis et suivit son chemin jusqu’à l’enfer.

Donc, des couches successives d’allusions allégoriques et d’envolées métaphoriques, mais au cœur de l’œuvre, il y a ce solide diamant d’histoire amoureuse passionnée.

Je vais vous laisser réfléchir, et tirer vos propres conclusions de cette aventure amoureuse. Ce dont on peut parler plus aisément, c’est de la beauté du langage. Le langage est la forme de métaphore la plus rudimentaire. C’est un système de grognements raffinés dans lequel on convient qu’un son qu’on prononce, disons ‘épinard’ représente, désigne, cette plante-là, verte et feuillue, qui est bonne à manger. Cela donne une telle facilité et tant d’efficacité à la communication qu’on n’a pas continuellement à pointer avec insistance vers cette plante. Je m’imagine tout un groupe d’humains des cavernes bougeant la tête, grognant et criant de joie quand ils eurent cette idée pour la première fois. L’idée était tellement bonne qu’elle s’est répandue très rapidement. Quelle joie ça a dû être, à la suite d’un bon nombre d’ardentes batailles, je suppose, d’avoir été les premiers à observer l’univers et à en tracer la carte avec des mots. Des groupes différents se sont mis d’accord sur des grognements différents, et c’est très bien. Vive la différence.

Nous avons donc: épinards, spinach, espinacas, spinaci, espinafre, spinat, spenat, pinaatti, szpinak, spenót, ШПИНАТ, سبانخ, شىء بغيض, et tant mieux. Car ces grognements utilitaires sont devenus, de manière inattendue, un monde en eux- mêmes, offrant leurs propres possibilités. Nous pensions que le langage n’allait être qu’un outil nous relayant directement le monde; mais non, nous avons découvert que l’outil était devenu son propre univers, nous amenant toujours le monde externe, mais en intervenant, en l’influençant. Maintenant, il y a le mot et il y a le monde et l’un et l’autre sont enlacés, comme deux amants.

Les deux amants dans le roman se font arrêter pour avoir tenté de traverser la frontière d’un état américain—à l’époque, un amour illicite était interdit de passage—et les premières pages de la quatrième partie reprennent superbement la rudesse avec laquelle le monde accueille parfois l’amour.

J’ai pensé vous citer quelques passages pour vous montrer la puissance de ce que vous avez entre les mains, mais il y en a trop—il faudrait citer le livre entier—et puis ce serait inapproprié de les citer hors contexte.

Vous vous souvenez que je vous ai recommandé Gerasim, dans La mort d’Ivan Illich. Et bien il y a dans ce livre l’antithèse tout aussi domestique mais mesquine de Gerasim: M. Wurtle.

M. Harper, méfiez-vous de M. Wurtle.

Ah, je ne résiste pas à la tentation de citer la page 30:

Mais la certitude de mon amour n’est pas consternée par un événement que la prudence ou la pitié pourraient faire surgir, et à la fin, tout ce que nous pouvons faire est de rester assis à la table sur laquelle nos mains sont croisées, à écouter des mélodies sur le wurlitzwer, avec entre nous un amour immense et simple, et rien d’autre à dire.

À la page 44:

Quand la Ford au bruit de ferraille arrive à la porte, cinq minutes (cinq ans) en retard, et quand il traverse la pelouse sous les poivriers, je reste debout derrière les voilages, incapable d’aller à sa rencontre, de parler, tandis que je me liquéfie totalement afin de l’inonder complètement à l’instant où il ouvre la porte.

Romantisme grandiose? Oui. Absolument impossible? Bien sûr. Mais comme elle le demande à un policier, à la page 55:

Pour quoi vivez-vous alors?

Ce n’est pas mon genre de truc, répond le policier, j’aime la vie de famille, je suis membre du Club Rotary.

Elle aurait tout aussi bien pu être Jésus, et l’officier de police a sûrement souhaité plus tard avoir été l’humble centurion romain de Capharnaüm.

Et il y a ce paragraphe, à la page 65, après son retour à Ottawa, où elle était née, exilée là pour cause d’illégalité extraconjugale:

Et au-delà des maisons de bois sans éclat je perçois les restes de la passion des pionniers, et la détermination des premiers hommes d’état qui étaient doux mais singuliers et capables de se référer à Shakespeare quand ils discutaient politique sous les ormes.

Je me demande si elle a visité la Maison Laurier.

À la hauteur de Grand Central Station est une œuvre magistrale, ou plutôt, pour ainsi dire, une œuvre maîtresse, dans son évocation de l’amour. Une vie qui n’a pas été touchée par le type de passion qu’a vécu Elizabeth Smart n’est pas une vie pleinement vécue. Quant à cela, nous pouvons prendre sa parole.

Qui aurait pu croire que le langage pourrait arriver à de tels sommets? Qui aurait cru que des grognements feraient renaître ainsi le miracle du monde?

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.S.: Auriez-vous la gentillesse de remercier Susan Ross, de votre bureau, pour avoir répondu en votre nom à l’envoi du premier livre que je vous ai fait parvenir. Vous voudrez peut-être prêter votre copie de La mort d’Ivan Illitch à Mme Ross quand vous en aurez terminé?

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…