Livre numéro 3: Le meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Qu’est-ce qu’on pourrait bien ne pas aimer chez Agatha Christie? Ses livres sont un plaisir coupable; qui aurait pu croire qu’un assassinat puisse être aussi délicieux? J’ai choisi pour vous Le meurtre de Roger Ackroyd. Hercule Poirot, le fameux détective belge, a choisi d’une façon plutôt bizarre de prendre sa retraite dans le village de King’s Abbot pour faire pousser des courges. Mais ses projets de jardinage sont bouleversés par un horrible meurtre. Qui a bien pu le commettre? Les circonstances sont si étranges…

L’une des grandes qualités d’Agatha Christie (curieux qu’on ne l’appelle jamais simplement “Christie”) c’est que chez elle l’ambition et le talent formaient un couple parfait. Dans plus de quatre-vingts romans, elle a pleinement comblé ses lecteurs. Je crois que de relever un tel défi dans le domaine littéraire n’exige pas seulement du talent et une bonne maîtrise de son genre littéraire, mais aussi une forte dose de connaissance de soi. En plus d’une succession de cadavres, il en résulte une intégrité artistique qui a fait aimer l’auteure par plusieurs générations.

J’ai souligné, à la page 38, une référence à George Elliot qui me plaisait.

Et il y a une autre explication pour ces livres de poche qui ne coûtent jamais grand-chose, même quand ils sont neufs: j’aime l’idée de tenir un livre que quelqu’un d’autre a tenu, l’idée que mes yeux parcourent des lignes que le regard d’autres yeux a suivies. Voilà en une image la communauté des lecteurs, la communion de la littérature.

J’étais à Ottawa récemment et pendant que je m’y trouvais, j’ai visité la Maison Laurier, là où ont vécu et travaillé deux de vos plus illustres prédécesseurs: Wilfrid Laurier et William Lyon Mackenzie King. C’est une résidence imposante, aux boiseries foncées, tapis luxueux, meubles impressionnants (et un ascenseur caché). Quel décor parfait pour un roman policier écrit par Agatha Christie, ai-je pensé, ce qui explique le livre que vous avez maintenant entre les mains.

Saviez-vous que Laurier et King étaient tous deux d’avides lecteurs? Je joins des photos prises dans la bibliothèque de M. King, qui était aussi là où il travaillait, aidant le Canada à faire face à la Dépression et à la Seconde Guerre Mondiale, sans oublier l’élaboration des bases de notre formidable système de bien-être social. Remarquables, la variété et le nombre de livres qu’il a lus, dont l’un que j’affectionne particulièrement, l’une des plus grandes œuvres jamais écrites, La Divine Comédie de Dante. Il y avait aussi tout Kipling, et tout Shakespeare. Une biographie en deux volumes de Louis Pasteur. Des livres sur l’art. Des tablettes et des tablettes d’une grande variété d’œuvres historiques ou biographiques. Il y avait même des livres qui semblaient des manuels d’aide personnelle, pour le soin du corps et la santé. Une bibliothèque franchement remarquable. Sans oublier le piano.

Laurier, qui a fait d’une colonie indépendante un pays, était un lecteur encore plus enthousiaste. Sa bibliothèque était si vaste que King a dû s’en défaire quand il a emménagé, ayant besoin de l’espace pour sa propre collection. Les livres de Laurier sont présentement entreposés aux Archives nationales.

Comment arrivaient-ils à lire autant? Peut-être que et Laurier et King géraient parfaitement leur emploi du temps. Une chose est sûre, il n’y avait pas la télévision pour les informer, d’une part, mais aussi pour dévorer inutilement leur temps. Ou peut-être que la lecture était un élément naturel et essentiel de la vie d’un gentleman respectable et complet. S’agissait-il d’une habitude enracinée, venue de leur classe privilégiée, qui permettait à ces deux Premiers ministres d’accorder tant d’heures à la lecture?

Peut-être qu’à l’époque la lecture était une activité distinguée. Mais plus maintenant. Dans un pays riche et égalitaire comme le nôtre, où le taux d’alphabétisation est élevé (même s’il y a encore des gens qui ont des difficultés et ont besoin de notre aide), et où les bibliothèques publiques sont justement cela, publiques, la lecture n’est plus le passe-temps de l’élite. De nos jours, un bon livre n’a pas de classe, pour ainsi dire, et tout le monde peut en acquérir un. L’une des merveilles de l’endroit où je vis, la splendide province de la Saskatchewan, est que la plus petite des villes—Hazlet, par exemple, qui compte une population de 126 personnes—dispose d’une bibliothèque publique. Et puis les livres n’ont pas à être chers, tant et si bien que chacun peut en posséder. Pour cinquante sous vos pouvez acquérir un livre usagé qui vaut une mine d’or. Après cela, pour faire fructifier cet investissement, tout ce dont on a besoin, c’est d’un peu de temps.

Je parie que King, en se dépêchant d’aller au lit, marmonnait: “Je suis sûr que c’est Parker, le maître d’hôtel, qui l’a fait!”

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé et quatre photos avec commentaires


Et ce n’est qu’un mur.

 

La Divine Comédie—quelle œuvre. Aussi riche en détails et élancée qu’une cathédrale gothique, et pas du tout difficile à lire non plus. Rien qu’un ‘road trip’ sur les chemins de l’enfer, du purgatoire et du paradis, avec une distribution de personnages plus colorés que celle d’un bateau de pirates. Je recommande la traduction due au poète américain John Ciardi.

Et encore des choses formidables!


Shakespeare est en haut à gauche, au-dessus de Kipling. Mais j’ai l’impression que King ne devait pas être Glenn Gould au clavier.

Réponse:

à venir…