Livre numéro 2: La ferme des animaux, de George Orwell

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
P.S.: Bon anniversaire

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Maintenant que les Flames ont été éliminés des finales de la Ligue nationale de hockey, je suppose que vous allez disposer d’un peu plus de temps libre.

J’ai bien peur que certaines personnes ne me fassent des reproches quant au deuxième livre que je vous envoie, La ferme des animaux, de George Orwell. C’est un livre tellement connu, et c’en est un autre écrit par un homme blanc et mort. Mais il nous reste encore du temps pour présenter tous ceux et celles qui ont harnaché les mots pour s’exprimer—croyez-en ma parole, ils sont divers et légions—à moins que vous ne soyez défait lors des prochaines élections, ce qui se trouverait à vous laisser encore plus de temps pour lire mais non, hélas, en suivant mes suggestions.

Un grand nombre d’entre nous avons lu La ferme des animaux quand nous étions jeunes, peut-être l’avez-vous lu vous aussi, et nous avons aimé ce livre à cause des animaux et de l’esprit qui l’anime. Mais c’est une fois atteint l’âge de la maturité que nous pouvons mieux en apprécier la signification.

La ferme des animaux et La mort d‘Ivan Illitch ont certaines caractéristiques en commun: les deux livres sont courts, tous deux prouvent la capacité qu’a la grande littérature de transformer la réalité, et l’un comme l’autre parlent de la bêtise et de l’illusion. Mais alors qu’Ivan Illitch traite de la bêtise individuelle, de l’échec d’une personne à mener une vie authentique, La ferme des animaux traite de la bêtise collective. C’est un livre politique, où rien n’échappera à un homme de votre profession. Le sujet en est l’un des rares sur lesquels nous pouvons tous être d’accord: le fléau de la tyrannie. Bien sûr, on ne peut pas réduire un livre à son thème. C’est quand on le lit qu’un livre atteint son envergure, et non dans ce qu’il cherche à examiner.

Mais j’ai aussi une raison personnelle de choisir La ferme des animaux: j’aspire à écrire un livre similaire.

D’abord, La ferme des animaux. Vous allez dès le début remarquer le style limpide et sans affectation du roman; c’est la marque d’Orwell. Il crée l’impression que les mots sont juste tombés sur la page, comme s’il s’agissait de la plus naturelle des choses au monde que d’écrire des phrases, des paragraphes et des pages pareils. Ce n’est pas le cas. Penser clairement et s’exprimer clairement sont deux tâches très difficiles. Mais je suis sûr que vous êtes au courant de cela puisque vous travaillez à des discours et à toutes sortes de documents.

L’histoire est simple. Les animaux de la Ferme du Manoir en ont assez du fermier Jones et sa manière de les exploiter; alors ils se rebellent, ils l’expulsent et ils organisent une commune dirigée selon les principes égalitaires les plus élevés. Mais il y a un vilain cochon qui s’appelle Napoléon, et un autre qui s’appelle Brille-Babil—un sacré parleur, celui-là—et ils forment le cauchemar qui va détruire le rêve de la Ferme des animaux, nouvelle appellation qu’on a donnée à la ferme, malgré les vains efforts de Boule de neige, un autre cochon, et la docile bonté de la plupart des animaux de la ferme.

J’ai toujours trouvé très émouvante la fin du chapitre deux. Il y a la question des cinq seaux de lait tiré des vaches. Qu’en faire, maintenant que le fermier Jones est parti et qu’on ne vendra plus le lait? Un poulet suggère de le mélanger à la pâtée que tout le monde mange. “Laissez tomber le lait, camarades!” s’exclame Napoléon. “C’est la récolte qui est la plus importante. Le camarade Boule de neige va ouvrir le chemin, je vous suis dans quelques minutes.” Et les animaux partent donc récolter la moisson. Et le lait? Et bien “… le soir, on remarqua que le lait avait disparu.”

Avec ces cinq seaux de lait immaculé, c’est l’idéal de la Ferme des animaux, encore si jeune, qui commence à s’en aller à vau-l’eau, à cause du cœur corrompu de Napoléon. Et puis les choses empirent, comme vous allez le constater.

La ferme des animaux est l’exemple parfait de l’une des choses que la littérature peut être: l’histoire portative. Voici un lecteur qui ne sait rien de l’histoire du XXe siècle, qui n’a jamais entendu parler de Joseph Staline ou de Léon Trotsky ou de la Révolution d’octobre? Pas de problème: La ferme des animaux va communiquer à ce lecteur l’essence de ce qui s’est passé chez nos voisins au-delà de l’océan Arctique. La perversion d’un idéal, la corruption du pouvoir, les abus de langage, la destruction d’une nation—tout est là, dans à peine 120 pages. Et après avoir lu ces pages, le lecteur est tout à coup éclairé en ce qui concerne les politiciens méchants. Voilà bien ce que la littérature peut également être: un vaccin.

Et maintenant la raison personnelle pour laquelle je vous envoie La ferme des animaux: le peuple juif d’Europe assassiné aux mains des Nazis a aussi besoin que son histoire soit rendue portative. Et c’est ce que je tente d’accomplir avec mon prochain livre. Mais de saisir les décombres de l’histoire—tant de larmes, tant de sang versé—et en extraire quelques belles pages, de changer l’horreur en quelque chose de digestible—c’est loin d’être une tâche facile.

Je vous offre donc ce qui est pour moi un idéal littéraire, en même temps qu’une formidable expérience de lecture.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.S.: Bon anniversaire

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…