Livre numéro 1: La mort d’Ivan Illitch, de Léon Tolstoï
Le 16 avril, 2007
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
La mort d’Ivan Illitch, de Léon Tolstoï, est le premier livre que je vous fais parvenir. Il m’est d’abord venu à l’esprit que je devrais vous envoyer une œuvre canadienne—un symbole tout à fait approprié puisque nous sommes canadiens tous les deux—mais je ne veux d’aucune manière que ce soient des considérations politiques qui m’animent et, plus important encore, je ne peux penser à une œuvre aussi brève, à peine 60 pages, qui démontre de façon aussi convaincante la puissance et la profondeur de la grande littérature. Sans l’ombre d’un doute Ivan Illitch est un chef-d’œuvre. Il n’y a rien là de tape-à-l’œil, aucune vulgarité, aucun faux-semblant, aucune fausseté, pas un moment d’ennui, et il ne s’agit pas d’une intrigue précipitée non plus. C’est l’histoire simple et absolument fascinante d’un homme et de sa fin ordinaire.
L’œil de Tolstoï pour le détail, qu’il soit physique ou psychologique, est sans faille. Prenez Schwartz. Il se trouve dans la maison même d’Ivan Illitch, qui est mort; il a parlé avec sa veuve, mais il est surtout préoccupé par la partie de cartes qu’il va jouer ce soir-là. Ou bien prenez Peter Ivanovitch aux prises avec le pouf bas, aux méchants ressorts, tandis qu’il tente de mener tant bien que mal une conversation avec la veuve d’Ivan Illitch. Ou même la veuve elle-même, Praskovya Federovna, qui pleure et se lamente sous nos yeux, sans jamais pour autant oublier ses propres intérêts, les détails de la pension de magistrat de son mari et l’espoir de tirer plus d’argent de la part du gouvernement. Ou bien jetez un coup d’œil sur le contact d’Ivan Illitch avec son premier médecin qui, remarque Ivan Illitch, l’examine avec le même air arrogant doublé d’indifférence intérieure qu’Ivan Illitch affichait face à un accusé dans la cour qu’il présidait. Ou bien encore observez la fine ligne tracée dans les relations entre Ivan Illitch et sa femme—un véritable enfer conjugal—ou avec ses amis et collègues qui le traitaient tous comme s’ils étaient, eux, solidement installés sur un roc alors qu’il aurait stupidement choisi, lui, de se laisser emporter par les flots d’un fleuve. Ou finalement encore, voyez Ivan Illitch lui-même, et sa lutte triste et solitaire.
Comme elles sont décrites avec clarté et précision, nos petites vanités, nos insensibles mesquineries. Sans effort visible, Tolstoï observe les minces apparences de la vie autant que ses rouages intérieurs. Et pourtant, ce foisonnement de folie et de sagesse tardive nous apparaît non comme une grise leçon de morale, mais avec la lourdeur propre à un orage, avec tout le poids, l’éclat et la fraîcheur de la vraie vie. Nous observons sur le vif les aberrations d’Ivan Illitch—oh, elles sont si évidentes à nos yeux, c’est bien évident que nous ne les commettons pas, nous—jusqu’au moment où un jour nous constatons que quelqu’un nous observe exactement comme si nous étions un personnage de La mort d’Ivan Illitch.
C’est bien là la grandeur de la littérature, et son paradoxe: le fait qu’en lisant des histoires sur des personnages fictifs on se trouve à lire sur soi-même. Il arrive que cet involontaire examen de conscience nous pousse à sourire de manière complice, alors qu’à d’autres moments, comme dans ce livre, cela provoque en nous des réflexes d’inquiétude et de dénégation. Quoi qu’il en soit, nous en sortons plus sages, notre existence y a gagné de la substance.
L’une des qualités que vous allez sûrement observer, c’est que malgré le temps écoulé depuis le moment où se situe ce récit—1882—et aujourd’hui, malgré les énormes écarts culturels entre la Russie tsariste et provinciale et le Canada moderne, l’histoire nous touche sans aucune entrave. En fait, je ne peux penser à une œuvre qui, aussi campée dans son époque et tellement, tellement russe, bondisse aussi facilement de son cadre local pour atteindre un écho universel. Un paysan en Chine, un travailleur immigré au Kuwait, un berger en Afrique, un ingénieur en Floride, un Premier ministre à Ottawa—je les vois tous en train de lire La mort d’Ivan Illitch et qui acquiescent de la tête.
Plus que tout autre, je vous recommande le personnage de Gerasim. J’ai l’impression que c’est le personnage en qui nous nous reconnaissons le moins et auquel nous souhaiterions le plus ressembler. Nous espérons un jour, le temps venu, avoir à nos côtés quelqu’un comme Gerasim.
Je sais que vous êtes très occupé, Monsieur Harper. Nous sommes tous occupés. Les moines qui méditent dans leur cellule sont occupés. C’est le sort de la vie d’adulte, pleine jusqu’au plafond de choses à faire. (On dirait qu’il n’y a que les enfants et les vieillards qui ne sont pas affligés d’un manque de temps—et voyez comme ils jouissent de leurs lectures, comme leur vie illumine leur regard.) Mais chacun dispose d’un espace, près de là où il ou elle va poser la tête pour dormir, que ce soit sur un bout d’asphalte ou une jolie table de nuit. À cet endroit, le soir, un livre peut briller. Et dans ces moments d’éveil tranquille, quand nous commençons à lâcher prise des tracas du jour, voilà venu l’instant parfait pour prendre un livre et devenir quelqu’un d’autre, de se trouver ailleurs, le temps de quelques minutes, le temps de quelques pages, avant de nous endormir. Et il y a bien sûr d’autres possibilités. Sherwood Anderson, l’écrivain américain bien connu pour son recueil de nouvelles intitulé Winesburg, Ohio a écrit ses premières histoires au cours de ses trajets quotidiens en train. On dit que Stephen King ne manque jamais d’apporter un livre à lire pendant les intermèdes de ses chères parties de baseball. C’est vraiment une question de choix.
Et je vous suggère de choisir, rien que pour quelques minutes chaque jour, de lire La mort d’Ivan Illitch.
Cordialement vôtre
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse reçue:
Le 8 mai, 2007
Cher Monsieur Martel,
Au nom du Premier ministre, je tiens à vous remercier de votre lettre récente et pour l’exemplaire de La mort d’Ivan Illitch, de Tolstoï. Nous avons apprécié la lecture de vos commentaires et de vos suggestions au sujet de ce roman.
Une fois de plus, veuillez accepter nos remerciements pour avoir pris le temps de nous écrire.
Cordialement
Susan I. Ross
Adjointe du Premier ministre